CONDAMNÉ A VIVRE
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LETTRE DU PROFESSEUR JULIEN GAREL

A MONSIEUR LE SECRETAIRE PERPETUEL DE L ’ACADEMIE DES SCIENCES.

J'ai l’honneur de faire entre vos mains un dépôt sous scellés de documents, de cassettes, et d’un rapport écrit de ma main y ayant trait. Le tout devant demeurer secret dans un premier temps, et peut-être pour une durée assez longue, il convient de conserver ce dépôt dans le coffre-fort des Archives de l’Académie, à l’abri du feu et d’éventuelles déprédations. Les faits qui sont relatés dans mon rapport sont d’une importance incalculable, et, je l’affirme, sans précédent dans les annales de la biologie.

Ce n’est qu’à une échéance indéterminée, sans doute encore lointaine, que le secret pourra être levé. A la suite d’un événement qui devra se produire. Quel événement ? Je ne puis le dire, car il est lié au secret. Quant à la date, je ne puis l’indiquer, même approximativement. Pour la bonne raison que la date, elle, je l’ignore. Mais cet événement se produira inéluctablement.

C’est d’ailleurs par une communication qui lui en sera faite à elle directement, exclusivement, et non à moi qui aurai peut-être disparu, que l'Académie l’apprendra.
Ce sera alors à mes confrères, ou à leurs successeurs, après avoir brisé les scellés de mon dépôt, et mesuré la gravité des révélations qui y sont contenues, de prendre les initiatives qu’elles dicteront comme de fixer les limites de leur divulgation.
Je vous prie de croire, Monsieur le Secrétaire, à mes sentiments confraternels et dévoués.

Julien GAREL

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ACADEMIE DES SCIENCES DE PARIS


Document secret
à conserver dans le coffre-fort des archives

LISTE DES CASSETTES
JOINTES AU RAPPORT

Cassette N° 0 sans date

Cassette N°1 enregistrée le 4 juin 1980

Cassette N°2 enregistrée le 9 juin 1980

Cassette N° 00 sans date

Cassette N° III enregistrée le 12 juin 1980

Cassette N°III bis enregistrée le 12 juin 1980

Cassette N° IV enregistrée le 18 juin 1980

Cassette N° V enregistrée le 30 juin 1980

Cassette N° VI enregistrée le 3 juillet 1980

Cassette N° VII enregistrée le 5 juillet 198O

Cassette N° VIII enregistrée le 6 juillet 1980

Cassette N° IX enregistrée le 6-7 juillet 1980

Lettre-cassette X enregistrée le 12 juillet 1980

Cassette N° XI enregistrée le 20 juillet 1980

Lettre-cassette XII enregistrée août 1980

 

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RAPPORT DE JULIEN GAREL


Membre de l’Académie des sciences.
Professeur au Collège de France.
Maître de conférences à l’Institut de Génétique.
Chargé de cours à l’Université de Harvard.


( Déposé sous scellés au Secrétariat de l’Académie

des Sciences, à la date du 28 août 1980. )

Le 21 avril 1980, j’accordais une interview à la Télévision française.

J’en rappelle ici l’essentiel. Car c’est de cette interview que tout est parti.

La question était :

Monsieur le professeur, vous avez fait récemment sensation à la Conférence Internationale de Génétique de Bruxelles par une déclaration qui, dans la bouche d’un des plus éminents généticiens de notre époque, a surpris vos confrères et, disons-le, vous a valu plus de sarcasmes que d’éloges.

Le mot d’utopie a été lâché. Science-fiction, s’est-on même écrié dans l’assistance. C’est que tout ce qui touche à la survie de l’espèce humaine a toujours des relents de fantastique, et que votre propos traitait d’une hypothétique glande, qui pouvait bien apparaître dans l’organisme, en surnombre, et dont la propriété serait de prolonger la longévité de l’homme jusqu’à la doubler.

 

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La glande du professeur Garel, a-t-on raillé, c’est la glande du docteur Faust !

Vous êtes invité ce soir, monsieur le professeur, par notre tribune “ La Science, demain ”, à vous expliquer sur cette glande de Faust, en voulant bien vous mettre à la portée d’un public qui n’est pas toujours familiarisé avec les mots savants de la biologie.

Ma réponse fut:
- Il n’y a pas plus de glande du professeur Garel que du docteur Faust. Je n’ai fait aucune découverte, je tiens à le préciser bien haut.


Que le public ne me prenne pas pour un thaumaturge ou pour Méphistophélès lui-même. J’ai simplement émis ce qu’on appelle entre savants une hypothèse d’école. Ce n’est pas parce que les imaginations généreuses transgressent les idées du savant que le savant, lui, doit rester sans imagination. L’imagination est l’étincelle qui précède toute découverte.


Je voudrais tout d’abord rappeler aux téléspectateurs que l’homme n’a guère beaucoup changé dans ses structures depuis ce qu’il est convenu d’appeler son “apparition ”sur terre.
Apparition, soit dit en passant, qu’on fait remonter toujours plus haut dans le temps.
Si, morphologiquement, donc, l’homme n’a que très peu varié, anatomiquement, aucun changement. Dès le Néandertalien , sa constitution était accomplie.


Mais malgré ce mot commode et sommaire d’ “apparition ”, n’en soyons pas dupes. Dans la création, rien n’apparaît. Tout aboutit.
Et l’homme n’est pas apparu, dans son intégralité actuelle, sur un coup de baguette magique.

 

Cette apparition est l’aboutissement d'une longue, très longue, laborieuse, très très laborieuse série d’apparitions. Celles des divers organes. Apparitions successives, et non simultanées. Chacun de ces organes, venant répondre à une nécessité nouvelle , et étant programmé pour remplir un rôle bien défini.

C’est sur des millions de siècles que l’agencement et l’imbrication de ces organes se sont étalés, et l’homme, à travers maintes moutures, toujours renouvelées, est longtemps resté un têtard, avant de parvenir à ce stade de plénitude appelé avec désinvolture "apparition " .

Est-ce à dire que cette création continue serait aujourd'hui terminée ? Tout le monde comprend qu’il serait inepte de l’affirmer. Autant assurer que la terre s’est arrêtée de tourner. Et dans toutes les espèces vivantes, devenues ce qu’elles sont grâce aux mutations passées, les mutations à venir ne cessent de sourdre en germe, suscitées par de nouvelles menaces du milieu, et destinées à y parer, bref à s'adapter pour que survive l’espèce.

Mon hypothèse, j’y arrive, est partie de récents travaux sur le thymus, qui ont mis en lumière le rôle que pourrait bien avoir cette glande sur la longévité. Important chez l’enfant, le thymus va s’atrophiant chez l’adolescent pour disparaître complètement chez l’adulte.

Je n’en ai pas déduit, je m’empresse de le dire, que grâce à des manipulations de ladite glande on pourrait arriver à prolonger la vie. Mais j’ai pensé qu’une glande, inexistante à l’heure actuelle chez l’homme- appelons-la « glande Alpha »- pouvait bien apparaître, un jour, avec une spécificité propre et répondant à combler une lacune : la durabilité de l’individu.

Comme le pancréas dans les premiers temps de 1’évolution anatomique vint parer aux effets d’une alimentation enrichie. Ou la rate, venue, elle, nettoyer le sang de ses déchets.

Quel but visait donc cet ensemble d’organes parvenu après tant de millénaires et d’avatars à une admirable orchestration ?

 

Permettre à la vie de tenir tête à la mort. Premier but. Atteint.
Mais le deuxième but est de durer .Et ce but-là selon moi est encore négligé.
Une fois qu’on a bien mis sa maison à l’abri des dangers qui en rendaient l’occupation précaire, on peut prendre un bail. Ou le prolonger. De 3 on passe à 6, de 6 on monte à 9.
Et au fond, voyez-vous, ma fameuse hypothèse, c'est là qu’elle gîte.

Qu’observons-nous ? Si l'homme n'a guère changé depuis la préhistoire, sa durée par contre a considérablement augmenté et n'a pas cessé de le faire.
Sans parler des temps reculés où les premiers hommes ne vivaient pas plus de vingt-cinq ans, la moyenne de la vie humaine, il y a trois siècles à peine, ne dépassait pas trente ans. Voilà qu'en un seul siècle elle est passée de quarante à soixante-dix ans.

Sous l'effet de meilleures conditions d'existence, soit. Mais rien ne prouve que ce bond spectaculaire n'est pas le début d'une mutation, qui va s'étendre sur plusieurs siècles, entendons-nous bien, mais qui aboutirait à l'apparition d'une nouvelle glande, que j'ai modestement appelée , moi, un " ralentisseur "
Pourquoi ralentisseur ?

Parce que tout dans la longévité est dans le rythme du métabolisme.
Regardez dans l’hibernation, le cœur de l'hiberné tombe à quelques battements, le sujet ne vieillit pratiquement plus. Si vous voulez une image, le ralentisseur serait le gicleur au ralenti d'un carburateur d'auto, qui ne brûle qu'u
ne très faible quantité de carburant, alors que le pied écrasant l'accélérateur en engloutit un flot.

On me dit que je brode et extrapole sur le vieil axiome : la fonction crée l’organe. Oui. Mais j’ajoute : la tendance crée la fonction.

Que cette tendance soit née de la nécessité de s’adapter au milieu, peu m'importe. Elle est née, elle existe, elle s’affirme, elle est désir ou volonté, comme vous voudrez. Et depuis que l'homme est " apparu " sur cette terre, son désir majeur est de la quitter le plus tard possible.

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Voilà. Tel était mon propos. Il n'y avait pas de quoi faire aboyer la meute.
La même meute qui a aboyé naguère sur l'homme dans la lune, les greffes d'organes, le bébé-éprouvette.

Supposez qu'aux temps immémoriaux où l'homme était en quête de sa forme définitive, et où il n'avait encore qu'un seul rein ou pas de rate, pas de pancréas, supposez qu'une voix se soit élevée pour prédire qu'un jour il serait doté d'un deuxième rein, d'une ou de nouvelles glandes, cette voix aurait été traitée d'utopique comme je le suis aujourd'hui.

Il n'est pourtant pas plus insensé de vaticiner sur une époque future, en s'appuyant sur les précédents des époques passées.
L'immortalité est inconcevable et restera un fantasme. Mais une plus longue durabilité de l'homme, si elle n'est pas pour demain, entre dans les schémas possibles, je dis même probables, de l'évolution.


Telles furent les paroles essentielles que je prononçais lors de cette interview, dont on trouvera le texte in extenso dans la cassette Numéro O.
Avant d'aller plus loin, je tiens à prévenir les lecteurs, mes confrères d'aujourd'hui ou de demain, que le rapport qu'ils vont lire pourra prendre parfois une teinte romanesque. C'est que les faits que je vais relater se sont déroulés pour moi comme dans un roman de science-fiction, dans lequel l'homme de sciences que je suis ne s'engageait qu'avec une extrême méfiance, souvent même avec répugnance, devant surmonter une sorte de vertige.

J'étais l'explorateur qui avance en pays inconnu sur un sable mouvant et se demande à chaque pas à quel instant il va s'enliser. Mais le sable était terre ferme, la réalité était là, tangible, irrécusable. Et elle dépassait la fiction. Et la science.

C'est que nous sommes entrés dans une époque où la fiction n'est plus une spéculation de l'imaginaire, mais souvent la préfiguration d'une réalité du lendemain.

 

Les remous provoqués par l'émission de " La Science, demain", tant dans le monde scientifique que dans l'opinion, furent encore plus violents qu'après Bruxelles. C'est que la Télévision atteint tout le système nerveux d'une nation, y débusquant les névropathes qui sans elle ne sortiraient pas de leur trou.
Les lettres affluèrent. Visionnaires, exaltés, savants du dimanche, religieux choqués, commanditaires pour la recherche, et j'en passe.
La " glande de Faust " avait fait florès.
Dans les esprits faibles, l'hypothèse était devenue réalité. Et la plupart des correspondants, les insensés, s'offraient bénévolement « " pour qu’ on tentât sur eux l'expérience de la greffe du "ralentisseur" »
Il n'y eut pas que des lettres . Nombre d'excités se présentèrent à mon service de l’Hôtel-Dieu demandant à me voir, pour d’importantes communications.

Mon assistant, Pierre Borelli, faisait le barrage, éconduisant systématiquement ces indésirables.
Une fois, pourtant, il me dérangea pour m'annoncer un visiteur, inconnu comme les autres, mais qui lui avait, je pense, paru plus sérieux, et j'acceptai de le recevoir.

Or, quand Borelli voulut l'introduire, le visiteur avait disparu de l'antichambre, comme par enchantement, n'y laissant que sa carte :


Ludovic Salvage, avec son numéro de téléphone.


A peu de temps de là, le courrier nous apporta une de ces grandes enveloppes où l'on garde les radiographies. Elle en contenait bien un : un cliché thorax-abdomen masculin, accompagné de ces simples mots :


Examinez cette radiographie, vous ne le regretterez pas. Signé : Ludovic Salvage.

C'était le nom du mystérieux visiteur, me rappela Borelli.

 

Intrigué, je me penchai aussitôt sur la radiographie. Je l'examinai attentivement.
Le cliché était excellent. Il me fallut cependant fouiller du regard à plusieurs reprises pour m'assurer que je n'étais pas le jouet d'une hallucination ou d'un effet d'optique, et que le cliche n' avait pas été truqué.

Mais non, pas de doute possible : sous le coeur, entre la veine cave inférieure et la rate, on distinguait une tache foncée, de la forme d'une petite banane, qui ne pouvait être prise ni pour une tumeur, ni pour un polype ou une quelconque lésion, puisque, outre des contours très nets d'un dessin bien achevé, comme les organes sains, elle disposait pour se relier à eux de son propre réseau de connexion artérielle.



C’était comme si dans un circuit électrique, on avait rajouté une lampe sur une prise multiple venue remplacer la prise simple.
Je fixai cette incroyable anomalie éperdument. Borelli de son côté était fasciné.
Je savais à quoi il pensait. Et lui savait à quoi je pensais. Mais nous nous taisions.

Par je ne sais quelle puissante inhibition commune, alors que nous aurions dû éclater en cris de surprise, exclamations, questions, nous demeurions muets, évitant de nous regarder, ne regardant que le cliché. Pas un mot ne fut échangé entre nous.

Je n’ouvris la bouche que pour lui demander le plus placidement du monde d’appeler au téléphone ce Ludovic Salvage puisqu’il nous avait laissé son numéro sur sa carte.

Ce qu’il fit. Mais il n’obtint au bout du fil qu’un disque celui qui vous informe que le numéro que vous demandez n’existe pas.

 

 

 

Les jours qui suivirent comptent pour moi parmi les plus odieux que j'aurai vécus.
Le cliché, phénoménal au sens littéral du mot, ne me laissait pas de répit.

Je revenais sans cesse à lui, variant les éclairages pour mieux le scruter.
Je l'épluchais, je le décortiquais, faisant cent suppositions, les rejetant, les reprenant.
Le moins étonnant n'était pas notre attitude, celle de Borelli et la mienne, l'un vis-à-vis de l'autre. Cette tacite consigne du silence qui s'était d'emblée établie entre nous continuait.

Comme si un tabou avait frappé l'invraisemblable radiographie. Je feignais pour ma part d'avoir classé l’incident.

Mais Borelli n'était pas dupe. Rongé de son côté par la même obsession, il donnait le change aussi, feignant, lui, de minimiser la chose. Mais je n'étais pas dupe non plus. Je savais quel sentiment lui cousait les lèvres, le même que moi : la peur.
J'entrais insensiblement dans le roman, un roman fantastique qui mélangeait les deux genres : la fiction et le policier.

Car l'attitude incohérente de ce Ludovic Salvage ajoutait à l'insolite de sa radiographie : cet étrange visiteur qui insiste pour me voir mais s'éclipse ; cette radio monstrueuse qu'il m'envoie, mais avec un faux téléphone.
Qui était cet homme, qui voulait à la fois me voir et me fuir ? Me soumettre son cas et ne pas le savoir ?
Je pensais pourtant qu' il finirait par vaincre ses contradictions, et qu'il céderait à l'envie de me rencontrer.
Je ne me trompais pas.
" Il est là ! " me lança un jour Borelli, le souffle court.

Je n'eus pas besoin de lui demander qui était " IL ".

Je savais que c'était Ludovic Salvage.

 

Il faut qu'on sache une chose : le magnétophone est pour moi un précieux instrument de travail. Dans mes échanges d'idées, tant avec mon assistant qu'avec d'autres collaborateurs, et même parfois avec certains confrères, j'ai recours à ce fixateur fidèle qui vous restitue à la demande les pensées dans leur jaillissement premier. Ou qui vous apporte un témoignage, le cas échéant. Le magnétophone que j'utilise, de modèle réduit, passant au besoin inaperçu de l’interlocuteur, est toujours là sur ma table, avec une cassette vierge, prêt à graver la conversation.

On peut donc penser qu'avant que Borelli n' introduise le visiteur tant attendu, je mis l'appareil en marche.
Ludovic Salvage entra.
Ou plutôt s'arrêta sur le seuil, me faisant comprendre qu'il souhaitait que nous soyons seuls. D'un geste, je congédiai Borelli, qui ne sortit qu'à regret.

Il me faut encore parler de moi dans ce rapport, mais c'est afin que mes lecteurs puissent avoir une juste appréciation des faits, et accorder à mes impressions le crédit qu'elles méritent.
En dépit de mes propos de Bruxelles, et quelques autres foucades, je suis considéré comme un chercheur rationaliste. A juste titre. J'ai toujours été un expérimentateur, dans la pure lignée de Claude Bernard. Dénué de tout mysticisme, éloigné de toute parapsychologie. Je ne puis pas être suspecté de complaisance pour l'irrationnel, l'ésotérisme ou le fantastique.

Or, le premier contact avec Ludovic Salvage m'ébranla, profondément, bizarrement, désagréablement.
C'était comme si, m'étant mû jusqu'alors dans un élément connu et contrôlable, il allait falloir désormais me mouvoir dans un autre, entouré de brouillard.

Ou comme si mon esprit, conformément à mes propres idées sur les mutations en germe, se mettait en marche lui vers une imprévisible mutation.

Qu'avait donc cet homme, apparu devant moi dans le cadre de ma porte ? A première vue, rien. Vraiment rien qui le distinguât des autres hommes.

 

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Il se tenait debout, un imperméable jeté sur le bras, attendant poliment que je lui désigne un siège. Il était plutôt grand, plutôt mince, dans les trente ans, un visage comme tant d'autres, où des lunettes à verres fumés empêchaient de bien voir les yeux.
La banalité, la quotidienneté du personnage aurait dû me rassurer. Pourquoi étais-je soulevé par je ne sais quel remous intérieur, dont je m'irritais, mais que je ne parvenais à maîtriser qu'avec effort ?

Sans doute, l'étrange radiographie était-elle liée à celui qui en avait fait l'envoi. Mais je me suis trouvé au cours de mon existence dans maintes circonstances propres à me faire trembler sur mes bases, et où je n'ai jamais perdu mon empire.
Les premiers mots de mon visiteur furent pour me remercier de le recevoir. Sa voix était jeune, chaude, nette, assurée.
Pour ma part, comme j'étais en train de feuilleter des papiers sur mon bureau, je continuais à le faire, comme distraitement, dans le but, que je ne m'avouais pas tout de suite, de paraître indifférent.
Mais je laisse la parole à la cassette.
C'est la cassette N ° I, qui vous permettra d'entendre mon premier, et inoubliable entretien avec Ludovic Salvage. Décisif, on le verra.
J'en recopie, toutefois, ici le texte. Et je le ferai pour toutes les autres cassettes. Pour deux raisons.

Primo : Le ruban de la cassette peut avoir une quelconque défaillance ou subir les atteintes du temps. Scripta manent.

Secundo : Je pourrai insérer ici et là des annotations, évoquant mes réactions émotives, et celles de mon interlocuteur.

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DIALOGUE DE LA CASSETTE N° I

(Enregistré le 4 juin 1980)

Moi. Asseyez-vous, monsieur.
Salvage. Je vous demande d’abord, monsieur le professeur, d’oublier mon incorrection.
- Quelle incorrection ?
- Mais à ma première visite, mon esquive...
- Oh !!... et j’eus une moue d’indifférence.
- Et le numéro de téléphone sur ma carte... Il était faux.
- Je sais.
- Je m’en expliquerai...

( Devant mon nouveau geste de protestation il ajouta rapidement :)

Je pense qu’il est inutile de s’attarder aux bagatelles de la porte avec un homme dont le temps doit être très précieux, j’irai donc droit à l’essentiel.
- Je vous en remercie, monsieur.
- Je suppose que ma radiographie est bien parvenue entre vos mains... Non ?
- Si, si.
- Il y a déjà quelque temps. Vous avez donc eu tout loisir de l’examiner... Non ?
- Si, si... Je suppose, moi, que vous venez pour la récupérer. J’appelle mon assistant, il va vous la rendre.


- Inutile. J'ai un deuxième cliché. Celui-ci a été spécialement tiré à votre intention. N'ayez aucune crainte, ce sont les deux seuls.
- Je ne comprends pas très bien. Je ne vois pas en quoi il peut m'intéresser de conserver ce cliché.
- Vous n'allez pas me dire, professeur, qu'après examen ce cliché vous a laissé indifférent, et que vous n'y avez rien remarqué de particulier ?
- Ecoutez, monsieur, n'étant ni radiologue ni praticien je ne suis nullement qualifié pour interpréter les radiographies. Ensuite, dites-vous que mon interview à la télévision, par son retentissement, m'a valu nombre de manifestations comme la vôtre. Vous n'êtes donc pas le premier à vous croire concerné. Car je présume que votre démarche est liée à cette émission ?
- Si elle l'est ! Etroitement, professeur. Et je serais fort étonné, que d'autres personnes le soient comme moi
Je durcis le ton.
- Chacun est convaincu qu'il est le seul cas intéressant. Croyez-moi, monsieur. Reprenez votre radiographie. Vous l'avez dit, mon temps est précieux, excusez-moi, je ne puis vous en accorder davantage.
- Avant, une question : pour savoir que mon numéro de téléphone était faux, il avait bien fallu que vous le fassiez ?
- J'avais dit en effet à mon assistant de vous appeler pour savoir à quelle adresse retourner cette radiographie.
- Quelle prévenance ! Je vous en sais gré. Donc, après examen de cette radio, professeur, vous ne voyez rien d'autre à me dire que : « Remportez-la »
- N'en soyez pas vexé : non, rien d'autre.
- N'en soyez pas vexé non plus : c'est faux.

 

 

Parlons net, professeur. Cette radio comporte-t-elle, oui ou non, une anomalie ? Une très curieuse anomalie ?

Je relevai le gant.

- Bon. Parlons net, soit. Cette radio comporte en effet une anomalie, sur laquelle je n'ai pas à me prononcer. Et votre comportement me prouve bien que vous vous apparentiez aux nombreuses personnes sensibilisées de façon morbide par les propos que j'ai tenus à la Télévision. Car cette anomalie, qui a toutes les chances d'être un polype à son premier stade, vous, sous l'influence de mon discours, vous vous êtes dit qu'elle pouvait bien être la glande Alpha de l'avenir. Je me trompe ?

- Vous ne vous trompez pas, non, professeur. Mais c'est moi que vous trompez.

- Je vous trompe ? En quoi, s'il vous plaît ?

- Je vous ai observé sur le petit écran, professeur. J'ai pu voir quel grand monsieur d'une parfaite sérénité vous êtes habituellement. Or j'ai devant moi un homme troublé, perturbé même. Comme le prophète qui ayant annoncé un lointain phénomène, panique, nie et se renie lorsqu'il lui tombe dessus, inopinément. Non, vous n'avez pas conclu à un polype. Un polype, venant se greffer anarchiquement sur l'organisme, n'offre pas, lui, toutes les caractéristiques d'un organe nouveau, inconnu, harmonieusement relié aux autres. Si vous avez sauté sur le téléphone que vous pensiez être le mien, ce n'était pas pour me renvoyer cette radiographie, c'était pour retrouver l'individu qui pouvait bien être le siège d'un tel phénomène. Et s'il y avait eu sur ce cliché le moindre indice vous permettant de savoir quel radiologue l'avait fait, vous auriez encore sauté sur le téléphone pour en parler avec lui.

           

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Car lui aussi a dû être dans la stupeur. Mais j'avais pris soin de découper au bas du cliché toutes les références. Et à ce radiologue, c'est un faux nom et une fausse adresse que j'avais donnés. Lui restera à jamais avec sa stupeur.

Vous êtes le seul, professeur, vous êtes le seul qui allez devoir porter le poids de ce secret. Ce lourd poids. Si lourd que vous l'écartez. D'office et d'emblée.

Ce couplet fut débité avec un calme imperturbable. Et aussi un accent de sincérité qui, loin de m'apaiser, ne m'en irrita que plus.
- Ecoutez, monsieur, vous me mettez dans un réel embarras. Je ne suis pas praticien, vous ai-je dit, je ne suis pas radiologue. Pas davantage psychiatre. Votre cas, vous me forcez de vous le dire, relève des soins d'un tel spécialiste. Je ne puis que vous renvoyer à la psychiatrie, et cette fois, permettez que j'appelle mon assistant.

Je décrochai l'interphone.

- Attendez.
Il se leva et vint à moi.
- Pas avant d'avoir pris mon pouls.
- Votre pouls ? Me voilà infirmière !
- Prenez mon pouls, professeur, et je m'en irai. (Il me tendait sa main, que je ne prenais pas.) Ça ne prend qu'une minute. Tout le monde sait qu'un pouls normal bat entre 100 maximum, 40 minimum. Comptez le mien...

(Je ne bougeais toujours pas.)

Quoi ? Vous avez peur ? ( Je me décidais. Je comptais. Une minute interminable.) Alors ? Vous n'avez pas dû dépasser 10, non ?
- J'ai compté " onze ".
- Onze ! Qu'en dites-vous ?
- Je dis qu'aux Indes certains fakirs parviennent à des résultats analogues par rétention volontaire ou autohypnose.

 

Et votre pouls, cher monsieur, n'entame en rien ma conviction.
- Qui est ?
- D'un naturel impressionnable, doté de certaines particularités, j'en conviens, au lendemain de mon émission, vous vous êtes mis à divaguer.
- Mais enfin, professeur, n'y avez-vous pas déclaré à la face du monde dans votre émission qu'une glande nouvelle pouvait bien apparaître un jour dans le corps humain ?
- Qui, mais dans des centaines de siècles ! Des millénaires !
- Mais la mutation, professeur ! Pas l'avatar qui prend des siècles, lui. La mutation des biologistes, l'accident phylogénique, unique, imprévu et imprévisible, inexplicable et inexpliqué, renversant l'ordre établi, comme le chromosome X en surnombre est à l'origine du mongolisme, la mutation due au hasard... le fameux hasard... existe-t-elle ou non ?
- Elle existe, c'est exact. Mais un organe, fût-il une glande, n'est pas un chromosome. Il se forme après maintes ébauches successives. La tache insolite de votre radiographie ne peut pas être la glande que vous pensez...
- Et que vous pensez aussi ! Que vous n 'osez pas penser !
- C'est faux ! Elle ne peut pas ! C'est absurde ! Elle ne peut pas ! C'est impossible ! Impossible ! Ah ! Assez !
Si la cassette, ici, reste un long temps silencieuse, c'est que j'étais sorti de mes gonds. Atteint au plus profond de moi-même par cet homme exaspérant chez qui la véhémence restait tout intérieure.
Je m'efforçai de reprendre mon empire. C'est lui qui rompit le silence. D'une voix encore plus sereine.
- Je vous comprends, allez.. , mon esquive, vous savez ? Et le faux numéro de téléphone ? C'était pour ça. Décidé à vous voir, au moment de le faire, je renonçais... Pourquoi ? Je craignais que votre réaction ne soit ce qu elle vient d'être...
- C'est-à-dire...
- La peur. Si quelqu'un peut vous comprendre, c'est moi. Moi qui la traîne cette peur, sous mon teint frais de jeune homme, comme une vieille peau... Et seul ! SEUL ! Et depuis longtemps ! Depuis si longtemps !... ... (La tête entre les mains, je me taisais.) Professeur, venons-y. D'après ma carte d'identité, je m'appelle Ludovic Salvage, je suis né à Louviers et j'ai trente-six ans. Mais ce nom n'est pas mon nom, et cet âge n'est pas mon âge. Allons, professeur... Délivrez-vous de cette question qui vous serre la gorge... Demandez-moi quand je suis né... Allons...
Je finis par articuler :
- Quand êtes-vous né ?

Il prit un temps et retira ses lunettes d'un mouvement très lent, comme s'il appréhendait de me livrer alors seulement sa vraie personnalité.
- Je ne sais pas... Ni où... Mais il y a longtemps. Si longtemps que j'ai oublié...
Plus encore que ces paroles, auxquelles je m'attendais vaguement, ce fut son regard qui me retourna. Je com-pris les lunettes. Si Ludovic Salvage, sous son teint frais de jeune homme, n'était, comme il venait de l'insinuer, que la dernière mouture d'un personnage intemporel, c'est à celui-ci qu'appartenaient les yeux qu'il venait de découvrir, comme s'il avait gardé jusque-là un argument massue.
Ces yeux, on ne songeait même pas à en savoir la couleur tant l'expression en était saisissante, comme insaisis-sable.
Un regard extraordinaire, au sens littéral du mot, je dois le souligner. Je le consigne ici en clinicien que je suis et non en poète que je ne suis pas. S'il fallait faire une comparaison, je dirais que ce regard-là semblait refléter les eaux d'un puits sans fond...

Je compris pourquoi Borelli, alors qu'il écartait tous les visiteurs, avait, inexplicablement, fait exception pour celui-là. Ce jour-là, Ludovic Salvage ne devait pas avoir mis ses lunettes. " Non ! Non ! " m'entendrez-vous murmurer sur la cassette. Je me raidissais dans le refus.

- Hé si ! poursuivit-il. J'ai vu tellement d'hommes que j'ai d'eux une pénétration infaillible. Car enfin, professeur, que les faits vinssent confirmer votre géniale prémonition, il y avait plutôt là de quoi triompher ! Eclater de fierté et de joie ! Je savais, cependant, qu'il n'en serait rien. Parce que vivre jeune indéfiniment, c'est à la fois merveilleux et terrifiant. Pour qui en bénéficie, comme moi. Mais aussi pour qui le découvre, comme vous. Je savais que, placé devant l'accomplissement de sa prédiction, loin de s'écrier " J'avais raison ", le prophète étoufferait un " J'ai peur ". Et que l'homme de science après avoir bravé cette peur se réfugierait finalement derrière elle.
Je repris le dessus avec effort.

- La science, et la raison. Et l'homme de science doit aussi tout admettre, n'est-ce pas ? Eh bien, soit ! J'admets donc. Mais il ne peut admettre que sur des preuves. Et pour commencer, dites-moi pourquoi, conscient d'une longévité exceptionnelle, pourquoi auriez-vous attendu si longtemps pour en faire part à votre entourage ?

 

              

     6
- Pourquoi ? C'est vous, professeur, qui posez cette question ? Vous, l'homme qui avez prévu, inventé pourrait-on dire, la glande Alpha, et avec radiographie à l'appui, vous n'arrivez pas à me croire ? Et vous voudriez que les autres me croient ? Et qui vous dit, d'ailleurs, que je n'aie pas tenté de le faire ? Et que devant l'accueil que recevait mon ahurissante confidence, j'ai vite compris qu'il valait mieux me taire, et si je voulais continuer à vivre, suivant le cours déréglé qui m'était échu, mais vivre, il me fallait continuer à mentir, à tricher, à truquer.

Jusqu'au jour où peut-être la science me délivrerait. Ou surgirait un esprit génial qui, à la vue de ce vivant qui devrait être mort depuis longtemps, s'écrierait tel Galilée : Et pourtant, il vit ! Ce qui m' arrive. Car c'est vous, professeur ! ... c'est vous qui m'avez délivré ! La radio, je ne l'ai faite qu'après votre émission. Enfin, l'explication Par un grand savant ! Le gagnant du gros lot, qui peut y croire ? Mais enfin il y en a un, je l'étais ! Ça existait, c'était reconnu, par la loi par la science, mon cas était breveté sous garantie du gouvernement des hommes !
Et ce n'était rien. Mon fabuleux privilège était inséparable du secret. Un terrible secret. C'est surtout de ce secret que vous veniez de me délivrer. Enfin, quelqu'un avec qui le partager ! Enfin, un témoin ! Vivre, même mille ans, n'est pas vivre si c'est sans témoins. Au moins un ! Quel soulagement ! Pour la première fois, je respire l'air de tous les autres vivants. Même si vous ne me croyez pas encore tout à fait. Que vous attendez des preuves. Des preuves ? Ah ! professeur. Mais j'en ai tout un arsenal, autant que j'ai vécu d'années.

Je vous en donnerai, je vous en comblerai, professeur. Questionnez-moi !

Que voulez-vous savoir ? Dans l'ordre commençons par la fin. Par Ludovic Salvage.

Fausse identité, vous ai-je dit ? Mais en 1980, elle est vraie. C'est la bonne. La seule. Et grâce à vous, qui sait, la dernière ! Questionnez-moi, professeur !
- Eh bien... Votre famille ? Avez-vous une famille ?
Il eut un ricanement, semblant dire : celle-là, je l'attendais ! et prit peu à peu un ton sarcastique.
- Bien sûr, j'ai une famille ! Je suis marié et j'ai deux enfants.
- Une profession ?
- Bien sûr, j'ai une profession ! Je travaille à 1'UNESCO. J'y occupe même un poste important. Vous pouvez prendre des renseignements sur Ludovic Salvage. Il y est très apprécié. On vous dira même qu'on lui réserve des missions difficiles qu'il est inhabituel de confier à de si jeunes collaborateurs, tant sa connaissance des langues étrangères et sa maturité d'esprit sont étonnantes.

Première petite déduction ? Oui, très mince indication, et pas preuve convaincante. Mais, vous savez, s'il faut chercher des preuves à travers les témoignages d'autrui, nous n'irons pas très loin ! Que ce soient mes collègues de l'UNESCO. Ou mes fournisseurs. Ou le portier de mon immeuble. Ou mon banquier. Ou les amis avec qui je bridge. A une époque où les nations passent leur temps à s'épier puissamment, les particuliers, eux, s'ignorent totalement. Ils savent à peine ce que fait le voisin dans l'immeuble, et dans l'immédiat, alors le passé ! Ai-je de faux papiers ? Comment suis-je apparu à Paris ? Ai-je un casier judiciaire ? Des parents en province ? Des mœurs spéciales ? Personne ne sait rien de personne. Des chiffres remplaceront bientôt les noms, vestiges d'un autre âge.
Quelqu'un, pourtant, une seule personne, pourra vous être d'un secours réel.
- Qui donc ?
- Ma femme. Voilà huit ans que je l'ai épousée. Elle ne sait rien de plus que les autres, bien sûr. Elle est bel et bien madame Salvage, née Dorian - oui, elle est née, elle...

- mais Kathleen Salvage, mon épouse et la mère de mes enfants, le tout garanti par les registres de la mairie. Et jusqu'à présent, elle ne peut avoir encore aucun soupçon... Autour de la trentaine, l'homme moderne ne change pas beaucoup en huit ans. Elle est donc dans l'ignorance et il faut l'y laisser. Mais si vous la questionnez, habilement, sur ma mère, sur mon père, sur ma famille, sur mes études, mes voyages, bref sur le passé qui a précédé notre rencontre, par ce qu'elle ne sait pas, plus que par ce qu'elle sait, vous aurez déjà des réponses aux plus pressantes de vos questions sur mon âge numérique.

- Un tel entretien avec votre femme me semble peu réalisable. Elle sait qui je suis et par quel propos public j'ai récemment attiré l'attention sur moi. La réalité de la glande Alpha a beau être inconcevable pour quiconque, un vague soupçon pourrait bien s'éveiller en elle. Je ne vois pas qui ou quoi pourrait expliquer, et que je la rencontre, et que je la questionne.

- Si. Mon métier et le sien. A 1'UNESCO, professeur, vous êtes le type même des personnages sur la sellette que j'ai coutume de solliciter, pour tel ou tel motif culturel. Ma femme ne s'étonnera donc pas que j'aie voulu vous rencontrer, et que je vous présente.


Vous ne serez pas le premier. Quant à elle, elle est psychologue-conseil. Elle ne manque pas une occasion de parler de son mari, avec une pertinence toute professionnelle, à chaque nouvelle relation. Surtout quand il s'agit comme vous d'une personnalité importante. Ce qui arrive souvent à la maison. Au cours d'un déjeuner amical, dans les bavardages de pousse-café, vous verrez, vous pourrez récolter les informations que vous souhaitez et vous livrer à des premiers recoupements qui vous ouvriront la voie ! Je vais déjà en parler à Kathleen. Vous n'aurez qu'à me fixer votre jour, professeur.
- Doucement. Vous m'entraînez un peu loin, monsieur. J'ai dit que " j'admettais ". Mais je suis toujours à cent lieues " d'accepter ".
- Comment ? Vous réclamez des preuves et vous les redoutez ? La seule issue, pourtant, est là, professeur. Ou tout était vrai, et votre géniale hypothèse l'était aussi. Ou tout est faux, et vous confondez le fumiste que je suis.
- Avant d'accepter ce déjeuner, je demande à réfléchir.
- Bien. Mais songez à une chose, professeur. C'est qu'au bout de ces preuves que je vous aurai données, je vous demanderai moi une contrepartie connaître ce que j'ai vainement cherché à savoir depuis tant de temps et que j'attends toujours de connaître.
- Quoi, exactement, monsieur ?
Il remit ses lunettes.
- Ma date de naissance. Je sais d'ailleurs que vous ne pensez qu'à ça vous aussi. Vous ne pouvez pas la savoir sans moi. Je ne puis la savoir sans vous. A bientôt, professeur.

 

FIN DE LA CASSETTE N° I

     

7

La pièce vidée de Ludovic Salvage, l'air y redevint d'un seul coup respirable. Je m'éveillais d'un cauchemar.
Mais Borelli ? Je me sentais incapable de subir les questions qu'il n'allait pas manquer de me poser. De plus, si je n'avais pas " accepté ", j'avais " admis ". Et je me considérais comme à moitié engagé avec Ludovic Salvage. Si "tout était vrai ", comme il l'avait dit, " Professeur, vous êtes le seul témoin ! ", était-il loyal de me trouver, moi, un autre témoin, en la personne de mon assistant, en lui répétant tout ?
Et puis, surtout, je n'avais aucune envie d'avoir des contacts avec qui que ce soit. Seul, je voulais me retrouver seul face à moi-même.

Je me débarrassai donc de mon assistant, prétextant que le visiteur - un visionnaire de plus, dis-je négli-gemment - m'avait fait perdre assez de temps comme ça. Que j'avais à travailler.

Borelli, toujours discret, n'insista pas et me laissa.

Seul, oui. Au sortir de toute controverse avec un confrère, où j'ai eu à combattre ses contradictions tout en me débattant avec les miennes,j'éprouve impérieusement la nécessité de m'enfermer seul et de faire le point.

Sans passion, cette fois, et à l'abri des feintes oratoires. Passant à l'éprouvette idées et sentiments. M'efforçant de séparer le réel de l'illusoire. L'empirique du rationnel.

Une première constatation aujourd'hui s'imposait Ludovic Salvage m'avait dominé. De A à Z. Moi, faussement indifférent derrière mes papiers, je l'avais reçu en position de repli, de camouflage, de fuite.
Lui, calmement tendu derrière ses lunettes, m'avait aussitôt démasqué, m'acculant chaque fois un peu plus dans mes retranchements.

Plus j'ai ré-entendu par la suite cette première cassette, plus j'ai pu mesurer mon écrasement. Car, enfin, le professeur Garel, après avoir vaticiné au nom de l'imagination, et au défi de la science pure, s'était mis, dans une brusque volte-face, à nier et à se dédire, au nom de la science et voyant le défi, maintenant, dans l'imagination.

Contradiction, je ne pouvais le nier. Et je ne pouvais pas davantage nier qu'au cours du dialogue l'accent de la vérité, avait été du côté de l'imposteur, et pas du savant. Quand je disais que sa radiographie m'avait laissé indifférent, que j'avais conclu à un polype, que son pouls n'entamait pas ma conviction, c'est moi qui mentais.

Et Salvage qui disait vrai : Oui, la radio m'avait obsédé. Oui, j'avais tout de suite pensé à la glande Alpha. Oui, j'aurais dû exulter, triompher, et même serrer dans mes bras cet homme fabuleux comme un trophée. Et qui m'en avait empêché ? Quel sentiment m'avait paralysé ? La peur. C'est encore lui qui disait vrai.


Ludovic Salvage, s'il était vraiment le phénomène qu'il prétendait, faisait plus que déranger le professeur Garel. Le savant voulait bien être un précurseur pas un apprenti sorcier.
Nous voulons bien prévoir le choc final des planètes dans l'espace, mais pas qu'on nous prive de celui que nous occupons sur la nôtre.
Mais peut-être, plus que tout et au-delà du raisonnement, avaient plaidé en sa faveur ses yeux.

Cet indéfinissable, incommunicable regard d'outre-siècles.

Que Ludovic Salvage possédât un pouvoir hors du commun, un magnétisme immanent éloigné de toute pose, c'était aussi indéniable, et le savant devait l'accepter comme un élément contrôlable, on pourra en juger par la suite, et non comme un frisson.
Au sortir de mes réflexions, je décidai donc d'accepter le déjeuner avec Mme Salvage. Est-ce à dire que j'adoptais finalement le " phénoménat " de Salvage ?
Non. Mais là encore il avait dit vrai si, après avoir réclamé des preuves, je les fuyais, c'était montrer plus de doute à mon égard qu'au sien.
Dernière raison, pas la moindre :la curiosité.
Soyons franc jusqu'au bout :la curiosité - démangeaison naturelle à tout homme, mêlée à celle, motivée, du chercheur.
La finalité du chercheur est implacable.
Des mycologues forcenés mangent des champignons vénéneux sachant qu'ils le sont, endurant les douleurs de l'empoisonnement, pour mieux en juger.
Tout savant, comme au poker, paie " pour voir ".
Je proposais donc une date, assez rapprochée, à Ludovic Salvage, qui l'accepta, sans aucune nuance de triom-phe, en me remerciant même.
En me recommandant aussi une extrême prudence dans mes questions à sa femme, me répétant " N'oubliez pas, professeur. Vous êtes le seul ! "

Les Salvage habitaient, à Neuilly, un luxueux rez-de-chaussée à terrasse et jardinet, dans un immeuble moderne, avec leurs deux enfants, une fillette et un garçonnet de six et sept ans, qu'ils avaient confiés à des amis, le jour du déjeuner, afin que nous soyons seuls tous les trois.

On ne trouvera pas de cassette sur ce déjeuner et l'entretien que j'eus avec Mme Salvage. Pour la bonne raison que je n'avais pas fait suivre mon magnétophone. Malgré ma connivence avec Salvage, qui l'aurait compris, lui, comment aurais-je pu faire ma petite installation en passant inaperçu de sa femme ?

Mais tout ce que, ce jour-là, de la bouché de Mme Salvage, j'aurai appris d'important, c'est-à-dire qui permettait les recoupements propres à confirmer ou infirmer le " phénoménat " de Ludovic Salvage, on le trouvera ci-après, fidèlement. Tout ce qui touche Ludovic Salvage ne pouvait que se graver dans mon esprit, et aussi nettement que sur une cassette.

Précision je me porte garant de la sincérité de Kathleen Salvage. Elle est de cette classe de femmes assez rares dont la qualité, indiscutable, s'impose au premier regard. A aucun moment, on ne pouvait la soupçonner de se prêter à une mystification d'époux complices dans leur mythomanie.

     

8

Autre point que le cas de Ludovic Salvage dégage un parfum de romanesque et de fantastique, c'est inévitable. Pour ma part, je ne puis m'y laisser entraîner. Je n'écris pas un roman, je rédige un rapport. Fait pour être lu par des hommes de science, comme moi.Je consigne des faits et des dires, en vue d'étayer une hypothèse ou de la réduire à néant. Sans jamais me départir de mon impartialité. Ma tendance serait plutôt, paradoxalement, de réduire à néant ce rêve, après l'avoir pourtant caressé.

S'il est naturel que j'aie des réactions émotionnelles, je m'abstiens d'en déduire ou d'en inférer pour autant. Et c'est bien d'ailleurs pour donner à l'objectivité sa pleine mesure que j'avais adopté l'enregistrement sur cassettes et l'ai pratiqué chaque fois que les circonstances le permettaient.

Le déjeuner lui-même se passa à échanger les banalités d'usage entre nouvelles connaissances. En respectant même le bon ton, qui est d'éviter de " parler boutique ". Pas question donc de I'UNESCO, de la psychologie ou de la génétique. Ni de la prétendue conférence pour laquelle Salvage souhaitait mon concours, faux prétexte à cette rencontre. On parla loisirs, mœurs, arts.

Mais, alerté dès le début, ma petite cassette intérieure put déjà noter :
Pour Ludovic Salvage, peu : que malgré une dévorante activité, il trouvait encore le temps de pratiquer ses sports favoris le cheval, l'escrime et le tir, où il montrait une égale habileté.
Pour Kathleen Salvage la trentaine. Issue d'un milieu petit-bourgeois parisien. Restée liée avec les siens. Intelligente, cultivée. D'un QI nettement au-dessus de la moyenne.

 


Belle, mais s'en moquait. En femme plus attachée aux ornements de l'esprit qu'à ceux du physique.
Marquée par ses études, proches. Et sa profession de psychologue, toute neuve. Une teinte d' intellectualisme. Compensée par une autocritique saine. Pas de pédanterie. Dégagée de tout préjugé. De plain-pied sur tous les sujets. Des éclairs d'intuition. Une ombre de mélancolie. Et sûrement, une excellente mère.
Cependant ne cessait d'être au premier rang de mes préoccupations l'enquête sournoise qui restait le but de ce déjeuner, et que je préparais mentalement.
Elle allait m'être singulièrement simplifiée. Pourquoi ? Parce que Ludovic Salvage, me dominant décidément à chaque coup, l'avait préparée avant moi, et au mieux.

Au café, sous le prétexte de rechercher dans son bureau un document susceptible de m'intéresser, il nous laissa seuls sa femme et moi (me faisant comprendre son intention d'un regard furtif), ne doutant pas avec sa sagacité habituelle que le tête-à-tête inciterait sa femme à s'épancher.
Comment s'étaient-ils connus ? fut naturellement la première question qui se posa, dès qu'il eut tourné le dos.
Ma petite cassette enregistra :
A des conférences. Grand adepte de l'enseignement continu, Salvage était un acharné des conférences et cours de tout ordre biologie, psychologie, sociologie, etc.
Qu'est-ce qui avait poussé la jeune fille à l'épouser ? Elle ne me le dit pas, mais par contre, ce qui l'avait poussé, lui, elle me le dit très nettement, dans son langage de psychologue : la petite-bourgeoise évoluée correspondait à l'archétype dont Ludovic avait un besoin incon
scient, représentant à la fois l'épouse, la mère, la sœur et la partenaire.


J'enregistrais. Elle ne m'en dit pas plus sur elle, passant tout de suite à lui, pour ne plus le quitter. Qui, sans que j'aie à m'entortiller dans des questions obliques, c'est Kathleen Salvage qui, allant au-devant de ce que j'attendais d'elle, allait me parler de son mari, intarissablement.
C'est que ce diable d'homme avait poussé la préparation de l'enquête encore plus loin. Il savait bien que, laissée seule, Kathleen ne résisterait pas à l'épanchement.
Et c'est en vue d'un tel résultat qu'il n'avait cessé de faire briller aux yeux de sa femme une image de marque du professeur Garel particulièrement prestigieuse. Jamais encore, m'avoua-t-elle spontanément, elle n'avait vu Ludovic, si peu porté habituellement à l'admiration, en éprouver une avec autant de chaleur. De plus, c'était comme si notre rencontre avait apporté un espoir dans la maison.
- Ludovic est réfractaire à toute influence. Vous êtes la première personne, professeur, de qui il pourrait en accepter une. Et aussi, ajouta-t-elle sur un ton plus secret, la première qui puisse lui être d'un réel secours.
Surpris, je demandais en quoi.

Elle prit un temps.
- Je vais vous le dire.
Elle commença de brosser à grands traits un portrait de Ludovic Salvage, que ma cassette intérieure enregis-trait point par point.
Nature exceptionnellement riche. Exceptionnellement complexe aussi.

Etonnamment pourvu de dons, innés. Dons remarquables non seulement par leur multiplicité, mais encore par le sommeil où il semblait les tenir en réserve, pour ne les utiliser que survenue l'occasion.

Un exemple restait mémorable tombant sur une flûte il s'était mis à en jouer, et fort convenablement, à la stupeur de son entourage on ne savait pas que tu jouais de la flûte - Moi non plus, avait-il répondu dans un grand éclat de rire. Une autre fois, pris dans une rixe, il avait terrassé son agresseur en deux magistrales parades de judo, toujours à la surprise générale, toujours sans explication.

En maintes autres occasions, il se comportait de la sorte. Tirant de son trousseau de clés secret la bonne, au moment voulu.
Son courage physique, d'ailleurs, était naturel et d'une désinvolture désarmante, allié à un mépris de la mort absolu.
Son corps portait de larges et nombreuses cicatrices. Un lointain et terrible accident d'aviation, dont il avait réchappé par miracle.
A l'image de ses dons, sa culture était vaste et variée, plus expérimentale que livresque. Il n'avait d'ailleurs aucun diplôme. Ne sortait d'aucune université. N'était passé par aucune grande école. Champion des cours du soir, rat de bibliothèque. Occupait néanmoins un poste important à 1'UNESCO où il était entré par la petite porte. Grâce à une connaissance étonnante non seulement de cinq langues, mais encore des mentalités des peuples qui les parlent.
Mais grâce aussi - et surtout ! - appuya-t-elle, comme si c'était là qu'elle voulait en venir, à l'extraordinaire ascendant qu'il possédait sur tous ceux qu'il approchait. (Son fameux regard, pensai-je.)

9

Ludovic Salvage allait à des combats perdus d'avance comme celui de I'UNESCO d'un pas tranquille. Appa-remment démuni, sûr de ses armes secrètes, précédant les épreuves, en réclamant d'autres, élève posant des colles à l'inspecteur, dépassant de cent coudées ses rivaux, confondant les arbitres, forçant le coup de chapeau.

De quoi était donc faite cette imperturbable pugnacité ? Le savoir est une chose, il l'avait sans conteste. Mais il possédait en plus ce qu'un homme si jeune n'a pas habituellement la connaissance. Une vue juste et précise des caractères, que sa psychologue de femme lui enviait. Un sens infaillible de l'humain. Une mesure dans le jugement. Bref, un pragmatisme précoce dont on se demandait où et quand cet homme de nulle part avait pu l’acquérir.
C'est ainsi que, quelle que soit l'épreuve que les événements lui imposaient, il en sortait vainqueur à force d'étonner, restant le seul à ne pas l'être. Bien au contraire, aussitôt le succès remporté, loin de se rengorger, il se hâtait de baisser pavillon. Et finalement c'était presque à regret qu'il occupait le poste obtenu ; ou acceptait l'avantage accordé. Règle générale Tout ce qui pouvait le mettre sur la sellette l'effrayait, et le faisait précipitamment rentrer dans sa coquille.
C 'est par ce trait, paradoxal, que Kathleen Salvage résumait son mari, l'exprimant avec une remarquable concision :
- La force peu commune de Ludovic n'a d'égale que la crainte qu'il a de la montrer..
Elle resta un instant muette.
Et c'est cette contradiction qu'elle n'expliquait pas ? hasardai-je.
- Oh non ! se récria-t-elle. L'expliquer pour la psychologue, rien n'est plus facile. L'explication est classique. C'est son enfance.

Son enfance ! - Nous y arrivions. Il avait eu une enfance et elle la connaissait. Qu'allait-elle en dire ?
Ma cassette attendait, impatiente.
Mais voici ce qu'elle enregistra :
Orphelin de très bonne heure, Ludovic n'avait connu ni son père ni sa mère. De plus, toute sa famille s'était éteinte ou avait disparu avant même son adolescence. Personne pour s'occuper de son éducation. Aucune racine. Aucun point d'attache. Aucun album de famille à feuilleter. Aucun cimetière où fleurir une tombe à la Toussaint. Une frustration totale.
Tout est dans l'enfance, dit Kathleen Salvage, rappelant le mot de Freud. Ludovic n'avait pas d'enfance. Pas davantage d'adolescence. Autant dire qu'il était un enfant trouvé.
Je me taisais, dans le trouble qu'on suppose, espérant que Kathleen Salvage le mettrait sur le compte de la compassion.
C'est cette frustration, sans nul doute, poursuivit la psychologue , qui est la cause des coups de frein que donnait Salvage en pleine accélération, inexplicables autrement.
Le dernier en date était d'importance.

Au Quai d ' Orsay, dont l'attention avait été attirée sur les services précieux qu'il pouvait rendre, et qui lui avait offert une mission prestigieuse, il avait répondu par un refus, sec et sans appel.
Comme si d'être placé en trop pleine lumière l'épouvantait. Il exécrait le vedettisme.

Le grand mal de l'époque, disait-il, dû selon lui à un besoin d'exhibitionnisme, auquel l'individu est poussé pour se détacher d'une masse devenue trop engluante. La recherche d'une identité... cette formule à la mode, vraie ritournelle, le faisait ricaner... Son identité, lui, il ne la trouvait qu'en se fondant à la masse !
- Ludovic n'est heureux que s'il passe inaperçu, conclut-elle.

Elle se tut, cherchant dans mon regard des signes d'intérêt. Les y trouvant, et au-delà, est-il besoin de le dire ?
Craignant de trahir ma contenance, je lui déclarai à quel point sa confiance me touchait. Que si je me trouvais là, c'était que j'avais été sensible moi aussi à l'exceptionnelle personnalité de Ludovic Salvage, tout en la sentant en effet entravée par de puissants complexes. L'enquêteur camouflé ne devait pas empêcher le confident de répondre à la sincérité par la sincérité. Et je lui dis avec un certain émoi combien je comprenais sa préoccupation.
Cette effusion appela la sienne. De la confidence, Kathleen Salvage passa à la confession.
- La psychologue vous a parlé... Je vois, professeur, que la femme peut aussi le faire...
Un œil sur la porte, condensant sa pensée, son mari pouvait survenir, elle me dit
- Ce n'est pas tout... Cette... panique, il faut bien l'appeler ainsi, devant le succès, il n'y a pas que ça...

Sans rien perdre de sa fermeté, sa voix avait changé. Cette voix de Kathleen Salvage sourde, voilée, un peu tremblante, je l'entends encore aujourd'hui comme si une cassette me la restituait. Comme la cassette le ferait, je la reproduis ici mot par mot.

- Il y a, chez Ludovic, autre chose... quelque chose qui échappe à l'analyse .Quoi ? Je suis
incapable de le dire ."

Nous sommes mariés depuis huit ans. Mais c'est comme d'hier. C'est parce que je l'aime sans doute que je ne le vois pas changer. Unis, à l'abri des griefs conventionnels. Liés en outre par nos enfants.

En fait, nous nous voyons peu. Le métier... Et les cent activités auxquelles se livre Ludo, avec frénésie. Comme s'il cherchait à s'étourdir. Ce qu'il aime retrouver à la maison, je vous l'ai dit, c'est la mère, celle de ses enfants et la sienne, la sœur, avec qui parler, et l'épouse, pour la façade.

N'ayant pas eu de famille, je lui en tiens lieu à moi seule. Ceci n'enlève rien à sa tendresse, ni à la ferveur qu'il me témoigne en tant que femme. Je vous ai parlé de ses foucades paradoxales. Mais tout est paradoxe en lui. Ludo est à la fois solide et mouvant. Brillant et sombre. Ouvert et dissimulé. Enthousiaste un jour avec ses enfants, s'en détournant subitement un autre comme s'il les reniait. Rien pourtant de cyclothymique. Egalité d'humeur... et d'humour. Mais toujours avec une trace d'on ne sait quelle nostalgie. Quelque chose, je vous dis, que je n'arrive pas à définir.., comme un reflet lointain et flou dans son regard - ce regard que personne

n'arrive à sonder - et qu'il s'empresse de chasser d'un grand éclat de rire s'il se voit observé...
« Il m'apporte tous les gages de sécurité.., et pourtant je m'attends toujours à le perdre.
« Il est incapable de la moindre vilenie à mon égard et pourtant je suis sur le qui-vive... Et finalement, je dois me cabrer pour ne pas céder à un sentiment de... c'est stupide à dire... (Moi : Dites ! )... de peur.»
Elle baissa les yeux, comme honteuse de son aveu.

10


- Peur qu'il ne soit pas tout à fait l'homme que je connais et que j'aime…L'impression que c'est à un autre que j'ai affaire...
Je fis un effort pour lui demander pourquoi elle ne lui avait jamais avoué cette peur ?
- Je ne pouvais le faire sans remettre sur le tapis ce qui est à l'origine de ce malaise : son enfance.

Toucher à son passé, c'était raviver ses complexes. Il ne s'en irritait pas, mais éludait, ironisant " Je n'ai pas de passé... Je suis l'homme du présent... De tous les présents... Pourquoi me poser des questions ? C'est simple je suis né avec toi. "
Mais sous la boutade, je sentais plus qu'un agace-ment, une blessure.
Et nous vivons ainsi côte à côte, lui comme s'il cachait sous ses sourires un secret inavouable, moi cachant sous les miens la peur de le découvrir.
Seul aurait peut-être pu l'interroger un ami. Pas n'importe lequel. L'ami d'enfance. Que tout un chacun possède. Pas lui. Et pour cause.
Sa voix se fit suppliante, sans perdre de sa dignité.
- C'est pourquoi j'ai pensé à vous, monsieur... Pour les raisons que je vous ai dites... et aussi parce que j'ai remarqué un changement en lui depuis qu'il vous connaît... pardonnez-moi si je vous crois l'homme capable, en le délivrant de son secret, de me délivrer, moi, de ma peur...


Les pas de Ludovic Salvage approchaient. Je n'eus que le temps de murmurer :
- J'essaierai, madame...
Outre le document-prétexte qu'il me tendit, Salvage rapportait avec lui un pistolet, un de ces pistolets de tir à long canon.
- Vous ne tirez pas, professeur ? me demanda-t-il narquois.

- Non, mais j'admire l'adresse des tireurs.
Souriant, il passa sur la terrasse, et comme cédant à un brusque besoin de se distraire tout en me distrayant, il tira sur une cible qu'on apercevait au fond du jardin. Six balles. Pas une ne troua le carton, qui resta vierge sur la cible. Me sembla-t-il. Car mis sous mes yeux, je pus y distinguer que les six balles avaient toutes fait mouche, avec une telle précision qu'il n'y avait qu'un seul trou.
- Quelle virtuosité, admirai-je. Elle suppose une longue patience...
- Je ne vous le fais pas dire.
Il éclata de rire.
Puis, il m'offrit le carton
- En souvenir de ce déjeuner, professeur...

Le lendemain, je l'attendais.
Non pas à l'Hôtel-Dieu. Chez moi. Ainsi en avait-il été convenu. Je devais lui faire part des conclusions que j'avais tirées de mon entretien avec sa femme.
J'avais passé la nuit à méditer. Pour user d'une expression devenue célèbre, ce fut pour moi la nuit la plus longue.
Je connaissais bien, pour la côtoyer journellement, la frontière entre la réalité, contrôlable, et les formes spé-cieuses qu'elle peut prendre pour faire miroiter l'imagi-naire et conduire à la confusion.
Cette frontière, il ne m'était jamais arrivé de la franchir. Cette fois, je me surprenais à la déborder, oh ! d'un petit pas, pour revenir précipitamment, d'un autre, du bon côté.


Mais je me suis assez engagé à taire mes frissons, je ne m'étendrai pas sur l'écartèlement qui fut le mien cette nuit-là, nuit de Pascal à l'envers.
Je livrerai ici, avec l'esprit de méthode qui, en fin de compte, reprend toujours chez moi le dessus, mes con-clusions sur le " phénoménat " supposé de Ludovic Salvage au lendemain du déjeuner de Neuilly.
Ou plutôt non. Ce n'est pas moi, c'est Ludovic Sal-vage qui va vous les livrer.
A quoi bon les dire deux fois ? Puisque je dois trans-crire le texte de la cassette que j'enregistrerai au cours de sa visite, vous y trouverez, une à une, mes propres con-clusions et non pas dites par moi à Salvage, mais dites par Salvage à moi-même. C'est que, par une perspica-cité chaque fois plus confondante, mes conclusions, Sal-vage les avait prévues, et mit une certaine coquetterie à en faire, lui, les prémices de son discours, sans attendre le mien. Avec ce respect narquois qu'il ne manquait jamais de me témoigner.
Escrimeur, il devait manier l'épée comme le pistolet. Et au premier croisement des fleurets, faire sauter celui de l'adversaire.
Passons donc tout de suite à la cassette.

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DIALOGUE DE LA CASSETTE

numéro II

( Enregistré le 9 juin 1980 )

 


- Mon cher professeur, votre temps est précieux, nous le savons. Il vous est mesuré, vous, à l'aune du commun des mortels, n'est-ce pas. Et j'ai peur de devoir vous en prendre de plus en plus... Alors, soyons-en ménagers. Au fait, ne vous donnez pas tant de mal pour cacher votre magnétophone. Je sais très bien que vous enregistrez nos conversations. Et je l'approuve. N'est-ce pas montrer le prix que vous attachez à mes paroles ? Et c'est aussi conserver la trace des vôtres.
J'approuve tellement votre méthode que j'use de la même, vous voyez (découvrant un mini-micro sous sa veste) mais avec un modèle encore plus discret.
Avec le respect que je vous dois et que je vous porterai toujours, eu égard aussi à la nuit agitée qu'ont dû vous valoir les confidences de Kathleen, je parlerai le premier. Non que je veuille aller plus vite que les violons, mais afin de vous donner, moi, une preuve, celle-là que j 'ai de vous, professeur, une connaissance aiguë.
Sachez d'abord que je n'ai pas eu besoin de coller l'oreille à la porte, tout ce qu'a pu vous apprendre Kathleen, je le sais. Depuis le néant dont est fait mon passé avant elle, jusqu'à l'aveu, plus troublant encore, du malaise qui couve dans un couple apparemment sans faille.

Elle aura même été, j'en suis certain, jusqu'à voir en vous l'envoyé du Ciel, capable d'éclaircir l'horizon ?
- C'est vrai.
- Quiconque, donc, à votre place, en apprenant que Ludovic Salvage était un homme sans enfance, sans passé, sans diplômes, sans références, prodigieusement doué cependant et triomphant de toutes les gageures, mais en même temps effrayé à l'idée d'attirer l'attention sur lui, quiconque, dis-je, aurait trouvé dans de pareilles confidences la validation des miennes, à savoir fausse identité, faux âge, date de naissance inconnue.
Quiconque. Pas vous, professeur.
Ebranlé, certes, sur le moment, vous avez passé au peigne fin chacune des informations recueillies.
Curieux, notons-le, de voir une fois de plus l'horreur que vous inspire la glande Alpha. Vous la repoussez avec autant de hargne que vous avez mis de courage à en défendre le principe. Pour employer votre expression, vous aboyez avec la meute. Passons.
Or, si pas une de ces informations ne démentait l'hypothèse d'un Ludovic Salvage échappant aux lois du temps, pas une non plus ne constituait une preuve scientifique acceptable. On peut très bien être un enfant trouvé, un autodidacte, jouer de la flûte sans avoir appris, et faire six fois mouche au pistolet, sans être pour autant un phénomène biologique.
Et votre conclusion, professeur, je vais vous la dire : Je n'accepte pas, aviez-vous tranché, mais j'admets. Vous admettez encore, mais vous n'acceptez toujours pas. Faute de preuves. Est-ce que je me trompe ? Et est-ce que je ne vous évite pas la déception qu'il vous coûtait de me faire ?

- C'est rigoureusement exact. Vous pouvez ajouter à vos dons multiples celui du raisonnement scientifique.
- Merci, professeur. Nous repartons donc à zéro. Salvage, c'était le présent. Il fallait bien commencer par lui. Un présent qui ne couvre que dix années. Vous ne pouviez guère y trouver de preuves. Disons donc adieu à Salvage. Et plus rien n'empêche à présent que je vous présente son prédécesseur.
Il s'appelle Lucchino Mastrodotti. Oui, il faudra vous faire à mes changements de nationalité, professeur. Qui s'étale dans le temps, s'étale aussi dans l'espace.
En 1970, j'habitais - ou plutôt, Lucchino Mastrodotti habitait la ville italienne d'Ancona.
Quand s'y était-il établi ? En 1948.
Petit calcul. La carte d'identité française de l'homme que vous avez sous les yeux, renouvelée en 1978, men-tionne :
Nom :Salvage, Ludovic. Age : 35 ans.
Celle que je portais en 1948, l'italienne, mentionnait :
Nom : Mastrodotti, Lucchino. : Age 29 ans.
Or, entre 48 et 78, c'est 30 de vos années à vous qui se sont écoulées. Pour moi, six seulement. Apparem-ment. Vous voyez, je vieillis tout de même. Au ralenti. Et vous avez bien nommé votre glande, professeur, en l'appelant " ralentisseur".
Oui, je vous sens rétif. Excusez la comparaison, professeur. Vous êtes comme ces taureaux qui se méfient de l'épée qu'ils voient se pointer de plus en plus sous le leurre, et au moment de foncer reculent en grattant le sol. Dans quelle aventure vous ai-je entraîné, au bout de laquelle vous attend l'estocade ?
Voyons, raisonnons un dernier coup. Ce n'était pas uniquement l'enquêteur secret qui prêtait l'oreille à ma femme. Kathleen n'est pas quelqu'un d'équivoque. C'est une personne très sérieuse.


. Psychologue patentée, et tout. Nous sommes entre gens du même monde, pro-fesseur. Est-ce que le portrait qu'elle vous a fait de moi, et tout ce qu'elle vous a appris de mon comportement social peuvent être le fait d'un imposteur mythomane qui s'amuserait, avec une radio bizarre, à mystifier un digne savant ? Craignez-vous d'avoir affaire, en un mot, et un mot de l'époque, à un dingue ?
- Justement pas. Mais cette époque est la mienne. J'y suis enfermé comme tous les vivants dans des limites. Qui comme à tous me semblent précaires. Mais l'idée de les dépasser me fait frémir. Même si ce n'est qu'en observateur.

12

- Oui, mais c'est trop tard. Nous voilà liés, professeur. Le premier nœud est noué, les autres vont suivre. La glande du docteur Faust, vous a-t-on daubé. On ne croyait pas si bien dire. Entre nous, c'est bien le pacte de Faust. Mais à l'envers. C'est moi le miraculé qui joue les Méphistos. Et vous, professeur, qui êtes Faust, sans philtre et sans jouvence. Plaisant, non ?
- Je n'ai aucun goût pour les mythes. Les mythes sont un luxe que seuls les poètes peuvent se permettre.
- Aussi bien vous préféreriez en voir un dans mon cas. Quel soulagement ! Tenez ! Supposons un instant que vous refusiez le pacte. Je connais un Ludovic Salvage. Je ne veux pas en connaître d'autres que lui. Qu'il reprenne sa radio sous le bras, et oublions tout. Mais votre émission ne peut pas s'oublier. Et ma radio, ce n'est pas sous mon bras que je la mettrai, j'irai la soumettre à d'autres sommités. Le chose deviendra publi-que. Et Ludovic Salvage, un monstre mondialement célèbre, voué désormais à passer de main en main dans les officines comme un foetus dans un bocal.

. Quelle horreur ! Je ne suis pas un monstre ! La science est venue, enfin ! Depuis le temps que je la guettais ! Je la voyais avancer, d'un pas de plus en plus grand... Et moi, de plus en plus impatient ! Ah ! Qu'elle aille plus vite encore! Plus vite ! Qui arriverait la première ? Elle ou la mort ?
C'est elle ! Avec vous ! Ouf ! Non, je n'étais pas un monstre. J'étais un homme. Programmé, comme vous dites, différemment, mais un homme.
Fils de ce hasard qui a si bon dos, et de la nécessité, on ne saura jamais laquelle !
Et qui vous dit que je suis le seul ? Et que sur d'autres points du globe, il n'y a pas d'autres mutants, qui se terrent comme moi ?
Ma destinée est fabuleuse, mais elle n'appartient qu'à moi. Je la paie d'un prix assez lourd.
Oui, l'éternelle jeunesse ? Mais tous ensemble ! Sinon ! Il était normal que j'accoure vers celui qui me l'expliquait, qui m'en donnait la clé. Et encore, rappelez-vous, j'avais hésité. Le témoin, je l'ai. C'est vous. Ça me suffit. Je ne veux pas de l'univers à mes trousses.
Mais pourquoi m'emballer ? Avouez-le, professeur, au fond si tout était faux, que je n'aie été qu'un impos-teur, avouez que vous seriez déçu ?
- Ecoutez, pour une fois, je ne vous laisserai pas précéder mes pensées et me les dire avant que je n'ouvre la bouche.
Oui, je serais déçu, c'est vrai. Oui, j'ai envie, une irrépressible envie, de connaître ce Lucchino Mastrodotti que vous étiez, et qui avait vingt-neuf ans en 1948. La preuve que Salvage n'a pas pu me donner, c'est lui, lui seul, qui a le pouvoir de le faire.

 

Oui, encore vrai, je suis comme le taureau qui recule en grattant le sol. Je vais même plus loin: je piaffe aussi. Cette preuve- massue, je l'attends, je l'appelle, je la souhaite. Avec autant d'ardeur que j'en ai mis à lui résister.
Seulement, sachez que si vous payez votre destinée le prix fort, elle me coûtera encore plus cher à moi ! La glande Alpha, soit, c'est moi. Mais mes confrères avaient raison, c'est de l'imaginaire.
Réelle, c'est moi qu'elle dérangerait le plus.
Vous feriez chanceler tout l'édifice. C'est ma courte existence, à moi, qui est remise en question.
Vous me couperiez de tout ce que je suis, de tout ce que je pense, de tout ce que je crois.
- Mais aussi de tout ce qui vous a permis de me prévoir... Et moi qui ne puis avoir aucun doute, et pour cause, je sais que, vous, professeur, le serviteur scrupuleux des réalités palpables, changerez du tout au tout quand la réalité, elle, aura changé de camp.
Et qu'alors, vous vous battrez pied à pied avec d'autres armes que votre intuition, cette fois. Et non pas contre ce que la science a fait de vous, contre cet édifice, mais au contraire pour lui ajouter un étage de plus. Et quel étage ! Mais nous n'en sommes pas encore là !
Revenons à Lucchino Mastrodotti. Il vous faut faire le voyage d'Ancona, professeur. Et sans moi. Je ne puis vous accompagner.
Voilà dix ans que j'ai faussé compagnie à tout le monde, là-bas. Je ne puis m'y remontrer. Et avec seulement six ans de plus quand les autres en ont pris trente.
- Mais dix de nos années à nous suffisent à tout changer. Qu'apprendrai-je de ce disparu ? Et par qui ? Et pourquoi ?


13

- Je ne vous enverrais pas à Ancona, professeur, dans l'incertitude. Il y reste au moins quelqu'un qui peut vous parler de Lucchino Mastrodotti. Témoin de son existence pour l'avoir partagée pendant vingt-deux ans... Domenica, mon épouse italienne... D'après un annuaire récent, elle habite toujours Ancona. C'est la seule information que je possède, Ancona étant pour moi rayé de la carte. Je n'en sais pas plus sur Domenica, ni sur les enfants que nous avons eus.
Votre enquête sur mon passé, professeur, se double d'un pèlerinage. Par vous, je saurai ce qu'il m'était interdit de savoir par moi-même: ce que sont devenus les êtres qui ont passé avec moi une assez longue partie de leur existence, et moi, avec eux, une assez brève de la mienne... Mais que j'ai aimés. Et qu'il m'a fallu laisser un jour. Le jour où dans les regards commençait à se lire ce qu'on lira bientôt dans ceux de Kathleen. Ce que je lis encore dans les vôtres... Ce que j'ai lu tant de fois dans les miens... La peur...
Oui, vous m'apportez ça aussi, professeur. Mais cette enquête ne sera pas aussi simple que celle de Neuilly.Domenica est d'un abord plus difficile que Kathleen. Comment le professeur Garel approchera-t-il la signora Mastrodotti ? Et pourquoi ?
Maintes précautions sont nécessaires. J'y ai sérieusement réfléchi, professeur. Et il m'est venu une idée. Afin que tous les détails de la démarche soient bien clairs, j'ai tout consigné pour vous sur une cassette. Vous aimez bien les cassettes, vous aurez ainsi tout loisir d'écouter, et de vous faire répéter les consignes à suivre, sans risquer de vous embrouiller, au fur et à mesure que surgiront les obstacles sur votre route. Et puis, disons-le, je répugnais à vous dicter des directives. De la sorte, j'ai moins de scrupules.

Muni de ce vademecum, le professeur Farel reste le seul maître de ses actes. Vous n'avez pas à vous soumettre à Ludovic Salvage tant qu'il vous reste un doute sur sa personne.
- C'est bien. J'irai à Ancona.
- Merci. Voilà la cassette. Et mon mini-magnétophone. Emmenez-le, vous me le rapporterez avec la voix de Domenica... Ah ! J'oubliais. Les cicatrices. Kathleen a dû vous parler de ces cicatrices, très effacées, mais nombreuses, qui marquent mon corps... comme ces initiales gravées sur les troncs d'arbres par les amants de toutes les époques... Accident d'avion, pour Kathleen. Pour Domenica ce sera autre chose. A chaque époque sa vérité... Mais elles seront toujours là à l'appui de l'identification, ce qui vous intéresse. L'appuiera aussi un autre détail... Celui-là, je ne pense pas que Kathleen vous en ait parlé. Il est anodin en soi, mais précieux. Mon pied gauche a été amputé - Dieu sait quand ? - de son petit doigt ; un pied à quatre doigts ! Le fait doit être rare. Aussi rare que moi. Et suffirait lui seul à prouver que Salvage et Mastrodotti ne font qu'un. Voilà. Encore merci. Et bon voyage dans mon passé, professeur...

FIN DE LA CASSETTE N0 II



Je téléphonai à l'Hôtel-Dieu pour prévenir Borelli que j'allais m'absenter. Sans autre explication. Je m'étais bien gardé de mettre mon assistant dans la confidence, et je continuais à le tenir dans l'ignorance de mes rapports avec Ludovic Salvage.
Ayant alors décidé de tenir un journal de ce voyage à Ancona, et l'ayant fait, je me bornerai à le recopier dans ce rapport. Intégralement.
C'est-à-dire sans l'expurger des annotations d'ordre émotionnel qu'il contient.
La vérité ne peut être complète qu'à une condition : l'observation stricte des faits, soumise à l'intelligence, ne doit pas ignorer les remous qu'elle provoque dans la sensibilité.
Passons donc tout de suite à ce journal.

JOURNAL DU PROFESSEUR FAREL
A ANCONA

12 juin 1980


Oui, me voilà à Ancona. Avec pour tout bagage la cassette où Salvage me dicte ses directives.
Vous êtes le seul maître de vos actes, m'a-t-il dit.
Mais qui est le maître, à Ancona, comme à Neuilly, comme à Paris ? Lui ou moi ?
En réalité, tantôt l'un, tantôt l'autre.


L'écartèlement continue comme dans le supplice d'autrefois, tiré d'un côté par le cheval de la raison, arraché de l'autre par celui de la folie, à coups de craquement chaque fois plus odieux.
Loin de Ludovic Salvage, échappant à son invincible magnétisme, la machine à raisonner se remet en marche chez le professeur Farel. Rouage par rouage, tous les témoins lumineux s'éclairant les uns après les autres, rassurants. Je respire. " Je raisonne, donc je suis. "
Et je me morigène. Comment as-tu pu te laisser entraîner dans cette galère ? De toute évidence,

tu as affaire à un mystificateur, mythomane d'un type supérieur, d'un rare machiavélisme, un cas très intéressant, mais pour un psychiatre. Garel, que fais-tu dans le train d'Ancona, et n'es-tu pas en marche vers la folie, au contact d'un autre fou ?
Vingt fois, j'ai failli en descendre de ce train d'Ancona, pour sauter dans celui du sens inverse.
Paris ! L'Hôtel-Dieu ! L'Institut ! M'abriter sous sa coupole ! Tout effacer !
Adieu, Salvage ! Le cheval de la raison l'a emporté !
Mais aussitôt, craquement de l'autre côté.


Sur une simple vision, fulgurante, suffisante la radiographie de Salvage. Appuyée par un cortège de vraisemblances puisées dans le témoignage de la sincère, de la raisonnable Kathleen Salvage.
Lesquelles, sans être preuves tangibles d'une vraie mutation, corroborent une à une les prétentions de Ludovic Salvage à une longévité phénoménale.
Ce cliché, terriblement réel, de l'organe en surnombre aussi profondément gravé dans mon cerveau que dans le corps de Salvage, image récurrente qui me hante ! Et qui me nargue aussi. Ne me reconnais-tu pas ? Je suis la glande Alpha. Mais la glande Alpha, c'est comme ces rêves qui vous ont fait la nuit un vrai plaisir, et, ressurgis le jour dans la réalité, vous angoissent, vous faisant autant de mal, éveillé, qu'ils vous avaient fait de bien, endormi.
Et alors, c'est le cheval de la folie qui l'emporte, et fait tout craquer atrocement. Je frôle le délire. Je m'y complais.
Le pacte de Faust à l'envers ? Exactement. Je suis Faust sans la Jeunesse.

¤

Et Salvage,Méphistophélès avec elle. Et ce pacte, je l'ai signé, non pas avec la goutte de sang de la légende, mais avec tout celui qui bouillonne dans mon pauvre cerveau.
J'ai envie maintenant que tout aille vite. De plus en plus vite. Comme sur leur mur les fusillés doivent implorer, qu'on en finisse.
Vite la preuve massue :
Oui, Lucchino Mastrodotti avait bien vingt-neuf ans en 1948.
Oui, Salvage et lui sont le même et seul personnage.
Oui, la glande Alpha existe.
Et c'est toi, Julien Garel, qui l'as créée. Faust à l'envers ? Bel et bien à l'endroit ! Julien Garel, de l'Académie des Sciences, de l'Université de Harvard, etc.?
Non ! Garel-Méphistophélès !
Aussi, je me hâte, je précipite, j'expédie...
Je n'ai pris une chambre dans un hôtel que pour bien me remettre en tête la cassette de Salvage, écouter tranquillement encore une fois ses instructions.
Et, ce faisant, dès la première ligne, lui obéir encore.
Qu'on en juge :


Texte de la cassette OO :
Instructions de Ludovic Salvage au Professeur Garel.

Salvage. Arrivé à Ancona, professeur, prenez une chambre dans un hôtel. Vous ne savez pas comment les choses vont se passer avec Domenica, ni le temps qu'elles peuvent prendre, il ne faut pas que vous ayez l'air d'être venu entre deux trains, dans le seul but de la voir.
Qui était au juste Lucchino Mastrodotti à Ancona ? Et qu'y faisait-il ?

C'est évidemment la première chose qu'il vous faut savoir, professeur.
Eh bien, j'appartenais au personnel supérieur d'une grosse entreprise d'équipement industriel en plein essor la SOMECA. Chargé de promouvoir des succursales dans les principales villes d'Italie, d'abord. Puis, devant la réussite que j'obtenais, dans toute l'Europe, et à l'étranger.
Une telle activité, je l'avais voulue. Vous vous doutez pourquoi. Elle convenait parfaitement à ce qui était mon souci majeur, ce qui n'a jamais cessé de l'être ne pas garder les mêmes relations sur une durée de temps trop étendue.
Limiter, à ma femme, si possible, et à un minimum de personnes, les artifices auxquels je devais avoir recours pour dissimuler mon âge, autant que faire se peut et aussi longtemps qu'il se pouvait.
Se pose, en premier lieu aussi, le problème de votre identité, professeur. Julien Garel, l'académicien français, pourrait-il débarquer chez la signora Mastrodotti à Ancona sans tambour et avec une seule trompette, celle de la Renommée ?
Même si Domenica, peu ouverte, elle, contrairement à Kathleen, aux choses de la science, ne doit connaître que vaguement votre nom, et pas du tout votre émission, ce serait follement imprudent. Et comment trouver un prétexte à une visite aussi inattendue ?
Le mieux, ai-je donc pensé, c'est de vous présenter anonymement, j'entends sous un nom quelconque mais comme étant celui d'un parent que Lucchino Mastrodotti avait en France. Où il le rencontrait lors de ses voyages dans ce pays.
Que je ne lui en aie jamais parlé, Domenica ne s'en étonnera nullement, le mot famille ayant toujours été tabou entre nous.


14



Pourquoi ce discret parent tombe-t-il du ciel après dix ans ? Mais parce que durant cette période il n'avait jamais eu l'occasion de venir en Italie et n’ avait non plus jamais eu de nouvelles de Lucchino.
Aussi a-t-il mis à profit sa petite randonnée cisalpine actuelle pour passer par Ancona, faire la surprise à son cousin d'Italie. Coucou ! C'est moi !
Bon. Je crois que vous n ’avez pas besoin d'en savoir plus, professeur. Après, ce sera à vous de jouer. Un jeu de haute volée qui exige un comédien, que vous n'êtes pas. Mais l'importance du rôle, professeur, vous donnera le talent au moment voulu.
Votre rayonnement, d'ailleurs, suffira, j'en suis sûr, à capter la confiance de Domenica. Au moins le peu qui vous est nécessaire pour obtenir votre fameuse preuve que Salvage est bien Mastrodotti et que Mastrodotti est bien Salvage.
Ce n'est pas que le sort de Domenica et de mes deux fils m'indiffère. Mais le pèlerinage passe au second plan, n'est-ce pas ?
Dites-vous aussi qu'un atout vous sera offert d'entrée de jeu. Si je n'ai jamais rien su d'elle, Domenica n'a jamais rien su de moi. Ni rencontré aucune connaissance commune, donc parlé de moi en dix ans avec âme qui vive. Comment voudriez-vous qu'elle ne soit pas encore plus avide que vous de parler, enfin ! du disparu, fût-ce pour le maudire ?
De plus, elle est expansive, liante, volubile même, et parle très bien le français. Une femme assez rare, vous verrez. Déconcertante. Aux antipodes de Kathleen.
Brillant de tous ses feux en surface pour mieux cacher ses profondeurs.

Dernier point si je ne vous ai pas dit - et ne vous dis pas dans cette cassette - comment j'ai disparu d'Ancona, c'est que vous n'avez pas à le savoir. Du moins, par moi. C'est Domenica qui vous le dira.
Et c'est vous, professeur, qui m'apprendrez, à moi, ce que je n'ai jamais su : la réponse d'Ancona à la ques-tion « Qu'a bien pu devenir Lucchino Mastrodotti ? »

FIN DE LA CASSETTE N0 OO


§§§

Domenica Mastrodotti, 11 Lungomare Alfieri. Téléphone : 45-12.

L'adresse donnée par Salvage était toujours valable, l'annuaire en cours à Ancona en attestait.
Devais-je téléphoner, pour m'annoncer ? Ou frapper directement à sa porte ?
Téléphoner, c'était entrer dans des explications qu'il était préférable de fournir d'une seule fois, face à face.
Mieux valait tenter ma chance de la trouver chez elle. Quitte à revenir si elle était absente.
Muni de l'invisible magnétophone de Salvage, je pris le chemin du Lungomare (c'est-à-dire du quai) Alfieri.
Le 11 est un immeuble neuf de grand standing, avec terrasses à chaque étage et grandes baies fleuries donnant sur l'Adriatique. La veuve Mastrodotti ne devait pas connaître la gêne.
Une certaine ambiguïté, du moins à mes yeux d'étranger, dans les indications, me fit hésiter à l'étage entre la porte de droite et celle de gauche.
Je ne sais pourquoi je sonnais à celle d'où parvenait une bruyante musique.
- Chi é ? lança une voix masculine.


Et comme je ne répondais pas sur-le-champ, on entrouvrit après avoir lorgné sans doute par le judas.
Mais je laisse la place à la cassette, où s'est gravé ce premier contact que j'eus avec le monde de Domenica Mastrodotti, me contentant d'y ajouter, comme je l'ai fait jusqu'ici, les commentaires propres à éclairer le lecteur.

§§§

DIALOGUE DE LA CASSETTE N0 III

(Enregistré le 12 juin 1980)


- Vous ne parlez pas français ?
- Un po... un peu...
J'avais devant moi un très jeune et très beau garçon. Il fallait élever la voix pour couvrir la musique d'un pick-up qu'on n'avait pas arrêté, sur laquelle un couple continuait de tournoyer dans une danse échevelée. Un garçon aussi beau que l'autre et une fille dépoitraillée, qui ne me prêtaient aucune attention, n'atténuant en rien l'extrême lascivité de leurs gestes. Tout ce petit monde était très court vêtu, jusqu'à la nudité, presque.
Je me trouvais dans un vaste et luxueux living, donnant sur la mer, et jusque sur la terrasse ce n'était que divans géants, tables basses encombrées de bouteilles et de verres. Le souvenir d'un film italien qui m'avait naguère frappé, La Dolce Vita, passa dans ma mémoire.
- J'ai dû me tromper de porte. J'allais chez les Mastrodotti.
- Mastrodotti, qué si é qui ! c'est ici (et aux autres :) Piano, per favore !
- La signora Mastrodotti n'est pas là ?
- Qué non, elle n'est pas, no !
Je jetai un regard sur l'autre, le danseur.

- Vous êtes ses fils, sans doute ?
Ils éclatèrent de rire avec ensemble.
- No, no... Ses fils, no !
Le danseur renchérit.
- Molto gentile, les fils. On connaît. Ma on n'est pas, no !
La fille riait autant qu 'eux.
- Je suis un parent de leur père. Un parent de France de M. Mastrodotti.
Il prit un air compassé.
- Ah ! si ! Lucchino... Lucchino Mastrodotti.
- Lucchino, oui. Il est absent, lui aussi ?
- Lucchino ? Absent ? Ah ! que si ! Ah ! ça, oui.
Les danseurs éclatèrent de rire derechef.
- C'est lui que vous vouliez voir ?
- Oui, bien sûr. Lui et elle. Les deux.
- Elle, possibile. Mais lui (Les rires fusèrent de plus belle.) Ces crétiné rient, mais c'est pas drôle. Ils rient perqué Lucchino, il est mort.
- Mort ?
- Vous ne saviez pas, jé vois.
- Vous voulez dire que vous le croyez mort, mais vous n'en êtes pas sûr !
- Oh ! qué si, on est sûr ! Et c'est pas hier, ça fait au moins dix ans qu'il est mort. Vous ne le voyiez pas souvent, votre parent !
Son assurance était telle que j'en fus troublé. Salvage, disparu d'Ancona, pouvait y passer pour mort, certes. Mais un Salvage, imposteur, pouvait très bien aussi s'être servi d'un mort pour me mystifier.
- Alors, s'il est mort, il doit être enterré ?
Cette phrase saugrenue fit redoubler les rires.
- Espérons, monsieur.
- Je veux dire : enterré ici, à Ancona ?

- Je pense... Non so, io. Jé né suis pas des pompes funèbres... Marcello, tu sais, toi ?
- Sé lo so ! A Ancona, Si ! J'y étais ! C'est même lé prémier enterrement où j'allais ! On n'oublie pas ça !
- Vous voyez ? Mà, rassurez-vous Domenica, elle, l'a oublié ! Dix ans ! Et qu'elle est même la veuve la plus joyeuse d'Ancona!
Du coup, l'imposteur l'emportait. Et le cheval de raison se rua en moi.
- Et à l'enterrement, il y avait beaucoup d'amis...?
- Marcello ?
- Si, si, molto... Bel enterrement !
- Vous ne vous rappelez pas, par hasard, si parmi ses amis il n'y avait pas un Français...? Ludovic Salvage...?
- Ça no. Me rappelle pas !
- Mort et enterré !
Je me répétais, hébété, l'évidence était là.
- Eh si ! L'un va avec l'autre, cher monsieur !
- Oui, oui. Bien sûr. Mais une preuve, il me faut une preuve... A la mairie.., on me confirmera à la mairie ?
- Possible, mà jé vous jure qu'on ne vous fait pas une blague !
- Vous, non... Mais excusez-moi, il faut que j'aille à la mairie.
- Que dois-je dire à Domenica ?
- Je ne sais pas... Mon nom, Portal. Je suis à l'hôtel des Doges. Mais s'il est mort, ça change tout. Ne la dérangez pas, allez... Adieu, messieurs.
Je sortis dans une grande agitation. Derrière la porte, c'était le fou rire.

FIN DE LA CASSETTE N0 III


Lucchino Mastrodotti, mort, et enterré !
Sous ce coup d'éperon, le cheval de raison s'emballait. Et l'employé aux registres, à la mairie, quand il me lut " Lucchino Mastrodotti décédé le 17 mars 1970, à l'âge de cinquante et un ans ", finit de me désarçonner de mon cheval de folie.
Place à toute la raison. La raison convenait qu'on peut passer pour mort et ne pas l'être. Mais enterré, officiellement, avec témoin visuel, et inscription à la mairie !
Garel, réveille-toi ! Il est temps !
Tout chez Salvage n'a été que tromperie, mystification, truquage, jeu infernal pour berner un pauvre savant. Jusqu'à usurper l'identité d'un mort et te faire courir à l'étranger : chute grandiose à un scénario de dingue, il pouvait le dire. Telle était la réalité. Une réalité qui aurait dû me délivrer, moi qui ne peux me soumettre qu'à elle, de toute angoisse.
Il n'en était pourtant rien, il me faut l'avouer. Si je le dressais froidement, ce constat d'imposture laissait en moi un goût amer. " Si je n'étais qu'un imposteur, vous seriez déçu ", avait prédit Salvage. C'était vrai : j'étais attristé, désenchanté.


  15


Et c'est encore à la raison que je demandais d'autres raisons de remonter sur mon cheval de folie.
La radiographie de Salvage, son pouls, ses dons, sa fascination, la nuit de son passé, c'étaient des réalités, aussi !
L'écartèlement continuait, mais renversé.
Garel, tu as trop laissé le mythe prendre le pas. Tellement, dans ton for intérieur, tu désirais son avènement. Il y avait donc en toi, le vieux savant, un fond d'enfance, une soif d'irréel ?
Et qui te dit, en fin de compte, que l'homme de science, en sondant inlassablement les phénomènes de la vie, ne le fait pas dans le seul but, inavoué, de traquer ce qui n'est qu' apparences , derrière quoi se cache, espère-t-il, le merveilleux ?
Je regagnai mon hôtel, indécis. Devais-je tout de même rencontrer la veuve Mastrodotti ?
Un message m'attendait, qui me tira de ma perplexité. La signora Mastrodotti me priait d'aller la voir, d'urgence.
Je pris le chemin du lungomare Alfieri, dans des sentiments mélangés.
Voyons jusqu'où peut aller le raffinement d'un imposteur, me disais-je. Mais sans pouvoir étouffer non plus un vague espoir, si on peut appeler espoir ce qu'on redoute autant qu'on le souhaite.
C'est dans cet état d'esprit que je vins sonner à la porte de la dolce vita.
Sans oublier de mettre en marche ma mini-cassette. Avant d'en transcrire ici le texte, je ferai un bref portrait de Domenica Mastrodotti.
Il m'est facilité, car il me suffira de dire qu'elle était le type même de ces beautés italiennes que le cinéma nous a fait connaître, qui joignent le canon de la plastique ancienne aux attraits des charmes modernes, et

auxquelles les années ajoutent encore plus d'éclat et de séduction. Jusqu'à ce je ne sais quoi de trouble, de frelaté, de sulfureux, même, qui n'arrive pas cependant à masquer, au fond du regard, une gravité enfouie, inavouée.
Oui, Domenica était un mélange de toutes ces femmes, capiteuses et fantasques, de la commedia italienne.


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DIALOGUE DE LA CASSETTE N° 3 bis

( Enregistré le 12 juin 1980 )


- Monsieur Portal ?
- Oui, madame.
- Merci d'être venu. J'ai regretté de ne pas être là la première fois. Mes amis vous ont bien reçu, j'espère ?
- Très bien, madame. Mais ils ont dû vous dire que ma visite était devenue sans objet. C'est votre mari que je venais voir. Et je crois bien, madame, avoir été victime d'une confusion. Le Mastrodotti que je connais... enfin, dont je suis le parent, ne peut pas être votre mari.., puisque votre mari est mort.
- Et le vôtre serait encore vivant ?
- Oui. Enfin, je pense. On ne se voit que de loin en loin, on ne s'écrit jamais, mais ça m'étonnerait, s'il était mort, que je ne l'aie pas su.
- Ce qui m'étonnerait, moi, c'est deux Lucchino Mastrodotti à Ancona. Et si vous avez un doute...
- Je ne peux plus en avoir, madame. Je viens de la mairie. C'est officiel. Votre mari est bien mort, hélas ! Donc, ce n'était pas mon Mastrodotti.
- Si c'est officiel, bravissimo ! Mais l'officiel, vous savez ! En tout cas, rien de plus simple, monsieur, que de finir avec votre doute. Par une photo, une photo de mon mari.

- Ah ! oui, une photo, ça, oui !
- Seulement, voilà : vous ne trouverez pas dans tout Ancona et sur toute la péninsule une seule photo de
Lucchino. Elles ont toutes été détruites. Comment ? Pourquoi ? C'est une autre histoire.
- Ah ! Dans ce cas...
- Mais moi, j'ai pu sauver un film. Un huit millimètres. Que personne ne connaît. Que je ne connais plus moi-même. Je n'aime pas me replonger dans le passé. Quand mes amis m'ont dit votre doute... et que vous alliez à la mairie.., je l'ai ressorti, ce film... Je vais vous le passer... Ça ne m'amuse pas, mà !...
Elle fit l'obscurité. Avant même que le film ne parte, une subite et violente appréhension m'étreignit. Et je sus, à ce moment même... tandis que sur l'écran apparaissait l'image d'un nageur émergeant peu à peu de l'eau... et que Domenica commentait " C'était à Cattolica, l'année de notre mariage... "
…je sus que ce serait lui. C'était l'éclair. Et quand le nageur se redressa et vint sur l'objectif en riant : ce fut la foudre.
Ce visage juvénile et bronzé, cet insondable regard, ce sourire tristement vainqueur, et ces plaies sur tout le corps, luisant sur la peau mouillée, jusqu'au pied gauche sans petit doigt... Ludovic Salvage ! C'était lui, écla-tant dans le soleil d'été. Indiscutable. Implacable
- comme à son habitude...
" Regardez les traces de quatre années de guerre... ", poursuivait Domenica.
La preuve ! La fameuse preuve me frappait, avec d'autant plus de violence, qu'elle venait sur mon constat d'imposture ! Me désarçonnant de mon cheval que j'avais cru de raison, alors que c'était lui le cheval de folie. Dans mon bouleversement, je cachai mon visage entre mes mains.

.
Que devait penser Domenica ? Elle finit par murmurer : " Allora ? "
- Excusez-moi... Excusez-moi, madame.
- Vous semblez ne plus avoir de doute ? C'est bien lui ? Votre parent ? Pas de confusion ?
- Oui, c'est bien lui. Vous pouvez arrêter. Ce qu'elle fit. Je m'efforçais de surmonter un trouble
qu'elle devait trouver excessif, mais ne pus retenir un : " C'est fantastique ! " A quoi elle répondit, sur un ton où perçait déjà la défiance :
- Je ne pensais pas que ça vous ferait un tel choc ! Il est mort, n'est-ce pas... Et c'était bien lui...Et d'en avoir la preuve, en le voyant apparaître, soudain, là, si vivant !
- Si vivant, oui. Et si jeune.
- Si jeune, oui.
- Et ce film date de 1948. Lucchino avait trente ans. S'il vivait aujourd'hui, il en aurait plus de soixante.
- Eh oui!
Elle versa du cognac dans deux verres, m'en tendit un.
- Tenez, accompagnez-moi. Vous en avez besoin, vous aussi.
Elle semblait m'épier, et ses inflexions de voix se faisaient allusives. Elle avala son cognac d'un seul trait. J'en fis autant.
- Vous l'aimiez beaucoup, je vois, Lucchino ?
- Oui. Beaucoup.
- Pourtant, vous ne vous voyiez pas souvent... Ça fait dix ans, vous disiez ?
- Dix ans, oui.

¤¤¤¤¤¤¤

- Juste l'année de sa mort.
- Eh oui ! Je m'explique maintenant ce long silence.
- Je vous aurais envoyé un faire-part si j'avais connu votre existence. Comme il n'y avait plus personne de vivant dans sa famille... Déjà quand je l'ai rencontré... Son père, sa mère, ses sœurs, tous tués pendant la guerre... les bombardements... Il avait un grand besoin de s'en créer une, de famille. J'avais dix-neuf ans !…
J'ai été heureuse de lui donner très vite deux fils...
- Il me parlait d'eux avec chaleur, madame...
- Oui. Vous en êtes encore tout ému... Vous l'aimiez décidément beaucoup, ce parent éloigné... malgré l'éloignement... ? (Son ironie se voilait de moins en moins. Allait-elle me démasquer ? Je fuyais son regard. Elle poursuivit :) On ne vous a pas dit à la mairie comment il est mort ?
- Non. Comment ?
- Il s'est noyé. (Elle but sec un autre verre.) Son sloop a chaviré au large. Et comme la mer n'a pas rejeté son corps, Lucchino, forcément, n'a pas été enterré.
Je tressautais.
- Comment ? Mais un de vos amis m'a dit qu'il était allé à son enterrement ?
- No ! No ! A la cérémonie funèbre, il voulait dire.
-Ah!
Tout, vraiment, avait fouetté mon cheval de raison pour qu'il galope !
- Mais le naufrage étant constaté officiellement, Lucchino a été enregistré comme officiellement mort.
- Oui, oui... c'est normal...
- Normal. (Elle prit un troisième verre, aussi sec, et reprit :) Alors, quand il allait en France, il venait vous voir ?


¤ ¤ ¤ ¤

De plus en plus allusive. Mais déjà en moi un renversement s'opérait. Au-dessus de la voix de Mme Mastrodotti, c'est celle de Salvage que j'entendais. " Quand la réalité changera de camp, vous aussi vous changerez. "
Nous y étions. Ma preuve, je l'avais. Je me devais à Salvage. Avec d'autant plus de zèle à le servir que j'avais mis d'acharnement à le combattre.
A vous de jouer. En comédien, m'avait-il prédit. Je sortis mon texte. C'est-à-dire le sien.
- Oui. Il voyageait pour une grande firme. La Someca, si j'ai bonne mémoire.
- Vous avez bonne mémoire.
- Il réussissait étonnamment.
- Hm, hm. Et sans diplômes, sans titres, sans appui. Tout était étonnant, chez Lucchino, no ?
- C'est vrai. Tout.
- Il avait toujours de nouvelles façons d'étonner son monde. Des idées géniales, des trouvailles, que personne d'autre que lui n'avait. (Après un nouveau verre cul sec.) Des idées si extraordinaires que je me deman-dais si aujourd'hui...
Elle explosa d'un rire subit de femme qui a trop bu, s'excusant aussitôt, d'un timbre de voix à fleur de nerfs...
- Scusi... Mais c'est le film... De revoir Lucchino, si vivant comme vous le disiez... Comme s'il était là...
Elle me scrutait cependant, moitié ivre, moitié lucide.
- Que vous vous demandiez quoi, madame ?
- Si ce n'est pas lui qui vous envoyait ?
- Qui, lui ?
- Mà, Lucchino ! Pour voir ce qu'est devenue Domenica !
- Mais puisqu'il est mort, madame !

¤ $ ¤ $ ¤

- Mais pas enterré, no ?
Elle avait assené ces mots. Il me fallait jouer encore plus serré, si je ne voulais pas trahir Salvage.
- Ah ! madame ! c'est le film, oui. Et le cognac, excusez-moi.
- Et vous, monsieur ! Vous l'avez déterré ! C'est comme si c'était lui qui était là, à votre place. Qui trinque avec moi. Qui me regarde boire. Et reboire. Me soûler. Oui, Lucchino ! Tu veux savoir ce qu'elle est devenue, ta Domenica ? Elle boit, tu vois. Et les deux garçons que tu as vus, ce ne sont pas tes fils, ils sont là pour me faire l'amour, ceux-là. Eux et d'autres. Et des filles, aussi. Et nous faisons des parties, nous buvons, nous fumons. La dolce vita, qué ! Et qui paie tout ça ? Toi, Lucchino !
C'est avec ton fric, caro ! Tu m'as laissé un paquet, bimbo ! Il fallait bien qu'il serve à quelque chose ! Grazié amore, grazié mille !
Elle éclata en sanglots hystériques.
- Je vous en prie, remettez-vous, madame. Je suis navré d'avoir ainsi ravivé le souvenir de votre mari.
Elle se calma. Parut honteuse de son éclat. Continua de pleurer doucement, semblant avoir perdu sa hargne, et sa méfiance aussi.
- Ne soyez pas, allez. Au contraire, c'est bien que vous soyez venu. Avec qui je pouvais parler de Lucchino ? Avec personne. Pas même avec mes fils. Nessuno ! Et j'ai tant de choses, là, au fond, entassées ! Des choses que dix années n'étouffent pas, que des tonneaux de cognac ne noient pas !
- Parlez, madame. Je vous écouterai volontiers. Mais à condition que vous ne vous posiez plus d'aussi folles questions à mon sujet.

 16

Ma preuve, je l'avais. Mais ce n'était pas tout, je ne devais pas oublier que j'étais aussi en pèlerinage, comme l'avait dit Salvage, en ses lieu et place.
- Je ne le ferai plus. Si j'ai pu le faire, c'est à cause d'un détail que vous ne savez pas encore, monsieur !
- Quel détail ?
Elle hésita, et dit, comme à regret :
- Si la mer n'a pas rejeté son corps, c'est pour la raison bien simple que Lucchino ne s'est pas noyé.
- Je ne comprends plus. Il est mort ?
- " Officiellement ". Pour tous. Pour ses fils. Pour ses collègues. Pour l'état civil. Pas pour moi. Moi, je sais que non. Pas âme qui vive à Ancona ne le sait. Je suis la seule. Je ne l'ai jamais dit à personne. Vous êtes le premier.
Quel coup de théâtre pour le mauvais comédien, auquel rien n'était épargné ! Mais je ferais face ! Elle avait eu un soupçon sur moi, elle ne l'avait plus, elle ne devait plus l'avoir.
- Enfin, madame, qui peut vous faire penser cela ? Que j'aie passé dix ans sans nouvelles de lui s'explique par sa mort. Mais vivant ? il m'en aurait donné. Ou je l'aurais revu.
- Et c'est bien pourquoi je vous ai soupçonné d'être envoyé par lui. Ce que je ne crois plus. Mais ce que je crois encore, ce que j'ai toujours cru, dont je suis sûre, vous entendez, c'est qu'il est vivant. Dove ? Où ? Avec qui ? Non so ! Je ne sais pas. Mais vivant ! (Elle prit un verre, je voulus l'arrêter.) Non ! Laissez-moi boire ! Les premiers verres, je déraille. Mais après, je plane ! Ecoutez-moi. Ecoutez-moi bien. Nous avions deux bateaux un voilier, le sloop. Et un à moteur, le chris-craft.

* * * * *


Lucchino aimait naviguer seul sur son sloop, mais loin, au grand large. Pour y arriver plus vite, il se faisait tirer par le chris, que je pilotais, moi. Ce que je n'ai pu faire le jour du naufrage, ce jour-là je ne l'avais pas accompagné, j'ignorais même qu'il irait faire du bateau. Il était si tard.
Pourtant, c'est en haute mer que l'épave du sloop flottait... Il avait donc fallu à Lucchino, y parvenir sans le secours du chris, cette fois. Or, la preuve a été faite, formelle, qu'on s 'était servi du chris aussi, ce même soir. Pas moi. Pas mes fils. Personne. Alors, qui ?
- Qui ?
- Mà lui, voyons ! C'est Lucchino, à la tombée du jour, qui a pris le chris, qui a tiré lui-même le sloop au large, où il l'a coulé pour faire croire à un naufrage et à sa noyade ; après quoi, il est revenu tranquillement, sans feu et sans bruit, jusqu'au quai où il a rattaché le chris, et adieu ! Adio Ancona ! Capito ?
- Mais pourquoi, madame ? Pourquoi diable aurait-il agi ainsi ?
Elle eut vers moi un regard, comme pour me peser : pourra-t-il comprendre ? et lâcha, sourdement mais fermement
- Pour me fuir. Sans avoir à donner d'explications. Mon rôle devenait de plus en plus périlleux. Mais je le tiendrais jusqu'au bout. Tous ceux qui, comme moi, sont allergiques au mensonge comprendront l'effort qu'il me fallait faire pour mentir d'un côté si je voulais rester loyal de l'autre.
- Ecoutez, madame... Je crois bien le connaître... Il n 'était pas homme à abandonner ainsi sa femme, lâchement...
- Mais il m'a laissé de quoi me débrouiller !

* * * * *

Une fortune ! Vous oubliez. Je vous l'ai dit, je n'étais pas soûle, c'est vrai ! Ça non plus, je ne savais pas.
- Quoi donc?
- Qu'il était si riche. Il a même dû me laisser tout ce qu'il avait. Et partir les mains vides, et les poches aussi. Ça lui ressemble bien. Et vous savez en quoi cette fortune ? En gros billets et encore plus gros diamants, dans un seul gros paquet. Avec ces simples mots: Pour ma femme Domenica, si je venais à disparaître. E tutto ! Si, signor ! Et après ça, vous voudriez douter ? Ce n'est pas la signature d'un fuyard ? Généreux, mais fuyard ?
Quel commentaire pouvais-je bien faire ?
- Est-ce que, dans votre ménage...
Elle m'interrompit sèchement.
- Ah! pas ce mot, monsieur. On ne fait pas un " ménage " avec un homme comme Lucchino. On accepte une aventure. Ou on la refuse.
- Je suppose alors que l'amour...
- Pas ce mot non plus! Ne cherchez pas. Aucun mot ne va avec lui. Ils sont tous dépassés. On ne l'estimait pas, on le respectait. On ne l'admirait pas, on le craignait. On ne l'aimait pas, on l'adorait. Ce que je faisais. Avec le respect. Et avec la crainte.
- Et lui, madame ?
Elle devint grave et d'un coup tout relent d'ivresse disparut.
- Lui, il m'aimait. Comme tout ce qu il faisait sans explications. Maintenant, si vous parlez avec les autres de notre " ménage ", ils vous diront que oui, quelque chose... clochait - c'est ça qu'on dit ? - dans notre ménage. Quoi ? Eh bien, que le temps passait, passait. Et la belle Domenica aussi... Mais pas lui. Lucchino, lui, ne vieillissait pas.

* * * * *

Ce qui pouvait leur expliquer sa fugue s'ils y avaient cru, mais ils le croyaient mort, alors... Et comme moi, je n'ai jamais voulu les détromper, l'explication, je l'ai toujours gardée pour moi. Et à vous, je vais le dire. Je vous en ai trop dit, maintenant, je ne peux pas faire autrement.
- Votre confiance me touche, madame. (Répondis-je benoîtement, alors que j'étais sur des charbons ardents.)
- C'est aussi que vous semblez l'avoir mieux connu qu'eux, bien que le voyant peu... Vous l'avez bien vu pour la dernière fois il y a dix ans ?
- Oui.
- En 70. Pourtant, vous l'avez reconnu sans l'ombre d'une hésitation sur le film... qui date de 48, le film... C'est donc qu'il n'avait pas beaucoup changé ?
Tendu à l'extrême, je continuais à donner le change.
- Pas beaucoup, non.
- En vingt-deux ans, pourtant !
- Il a toujours fait très juvénile.
- Juvénile, comme vous dites ! Giovenile, c'était le mot de tout le monde : Lucchino molto giovenile ! Les enfants grandissaient. Devenaient des hommes. Je pouvais être grand-mère. Lucchino, lui, toujours giovenile. Oh ! Il avait bien fini par mettre quelques fils d'argent... Les tempes... Et tous les jours, un peu plus blanc, partout... Et des lunettes.., et il se voûtait, ma ce ne sont pas des cheveux ni des lunettes qui peuvent tromper une femme encore amoureuse de son mari. La nuit, je le regardais dormir, c'était incroyable. On aurait dit mon fils.
- La nuit... Et l'amour, madame...
- L'amour, oui... avec ses craintes, et ses alarmes... Restant si extraordinairement jeune, c’est impossible,
, je me disais, qu'il n'ait pas envie de filles, jeunes. Pourtant, il n'avait pas cessé de m'aimer, comme si je restais la même, moi aussi, ce que j'essayais de faire, bien sûr... à coups d'artifices. Mais il était si secret...

Et comme il allait souvent à un club, à Senigalia, une petite plage pas loin, où ils se réunissaient entre hommes d'affaires, et qu'il rentrait tard après souper, je me mis dans la tête qu'il avait une liaison. Que les hommes d'affaires, c'était une ragazza. Une fille. Un jour, je l'ai suivi. Accoutrée, lunettes noires, et tutto ! J'avais honte. Mais je n'étais plus qu'une femme jalouse, giovenile aussi, qui veut savoir.


Le club n'était pas le genre auquel je m'attendais. Ou plutôt si, pas pour P.D.G., c'était un night-club, rendez-vous d'une jeunesse à motos, guitares, jeans et cheveux fous. Ecco ! Je ne m'étais pas trompée.
Les hommes d'affaires, c'était une de ces belles ragazze, laquelle ? collées à leur danseur. Etait-il arrivé ? Tapie dans un coin, je surveillais. Je me disais :tu vas le voir apparaître... Lorsque soudain une ragazza se décolla de son danseur qui apparut en pleine lumière... Apparut est le mot ! Lucchino ! Non, ce n'était pas un mirage, c' était Lucchino ! Mais pas mon mari. Le Lucchino d'autrefois : les cheveux noirs flottant, les joues en feu, un rire de jeune loup, dansant à perdre haleine... Mon fiancé !


- Mais ce n'était pas lui ! Les cheveux, il avait les cheveux blancs ?
- A la maison. Et parce qu'il se teignait en cachette. Vous comprenez ? Sa liaison, c'était ça ! Il n'avait pas rendez-vous avec une jeunesse mais avec TOUTE la jeunesse. Il venait retrouver les siens, en cachette. Et pour moi, à la maison, il se vieillissait, pour me rassurer. Pour me cacher cet âge qui n'allait plus avec le mien.

* * * * *

J'étais bouleversé. Je n'avais pas à le cacher. Mais pouvait-elle savoir pourquoi je l'étais doublement !
- Et vous, madame, vous lui avez caché votre découverte ?
- Oui. Je voulais tout lui dire. Mais quand je l'ai retrouvé à la maison, avec ses cheveux blancs, un peu voûté, et ses lunettes qui n'empêchaient pas son insoutenable regard de vous paralyser, je n'ai pas pu parler. La paura. La peur. Encore. Et qui allait devenir panique... Lui ne disait rien, mais il remarquait que j'avais changé. Là-dessus, j'ai fait une bêtise. J'avais un tel besoin de me confier ! J'avais un ami, Vittorio, un médecin, l'éternel soupirant qui attend dans son coin... Je lui ai tout raconté. J'ai voulu que, sous un faux prétexte, il examine Lucchino. Parce que ce n'était plus être giovenile. C'était être... qué so, io ?... anormal. La preuve, il le cachait. J'étais persuadée qu'on pouvait trouver une explication dans son corps... Qui lo sa ?
Si tu veux, m'a dit Vittorio, en haussant les épaules. Mais c'est Lucchino qui n' a rien voulu savoir ! Il allait très bien. Benissimo ! Il n'avait pas besoin de Vittorio, ni d'un autre médecin. Il n'en avait jamais vu !- et c'est vrai, même souffrant, il avait toujours refusé d'en voir - Qu'on lui fiche la paix ! Une vraie scène ! Lui qui n'en faisait jamais ! Mai !
Et à son tour, il s'est assombri. Je n'avais fait que me trahir un peu plus à ses yeux. C'est comme si j'avais signé mon arrêt de mort. Très vite après, c'était le naufrage du sloop.
Comment voulez-vous que je ne croie pas à une fugue ?
Edifié par ce récit, je pensais aux paroles de Salvage :

« Que croit-on à Ancona qu'est devenu Lucchino Mastrodotti ? C'est vous, professeur, qui me rapporterez la réponse. » Mais je ne trouvais rien à dire. Pris entre l'indéfectibilité que je devais à Salvage, et la compassion que m'inspirait son ex-femme.
- Je ne sais que vous dire, madame... Tout cela est assez troublant... mais vous vous exagérez les choses... Il n'en reste pas moins que ce n'est qu'une hypothèse. Est-ce que d'autres que vous l'ont faite ?
- Evidemment non, puisque je vous l'ai dit, je suis la seule à croire qu'il est vivant. Mais d'autres hypothèses, il y en a eu. Enfin, une. Une autre, oui. (Elle s'assombrit brusquement.) Il me reste le plus pénible à vous dire.
- Quelle hypothèse ?
- Le naufrage n'aurait pas été accidentel. Lucchino était trop bon marin... On aurait coulé le sloop volontairement... Vous voyez, comme moi, jusque-là... Mais ce n'est pas son occupant, Lucchino, qui l'aurait coulé. Quelqu'un d'autre, d'un autre bateau. Un assassinat, qué !
- Mais qui, madame, aurait pu commettre ce forfait ?
- Vous ne voyez pas, non ? Moi, parbleu.
- Vous ? Qui a pu porter contre vous une pareille accusation ?
- Mon fils. Giuseppe, le plus jeune.
- C'est ignoble.
- Si.
- Mais comment a-t-il pu la faire, cette accusation ? Sur quoi ? Quel indice ?
- Je vous ai dit que le chriscraft avait servi aussi ce jour-là. Cette constatation, c'est ensemble, mes deux fils et moi, que nous l'avions faite.

17


D'un trait, j'ai tout de suite vu le scénario que vous savez... Sans prononcer un mot devant mes fils... Mais sans pouvoir cacher mon trouble... Et pendant que moi, je reconstituais dans ma tête la vérité, Giuseppe, dans la sienne, était en train de se forger une autre version, aussi vraisemblable, qui, celle-là, m'accusait c'est moi qui avais tiré le sloop, comme d'habitude, et l'avais fait couler, étant sûre que l'excellent nageur qu'était Lucchino finirait par couler lui aussi à une telle distance de la côte.
- Comment un fils peut-il proférer une aussi ignominieuse accusation contre sa mère ? Et pourquoi ?
- Si je vous dis que c'est Lucchino, encore lui, qui est à l'origine de cette haine, vous penserez que j'accable le fuyard ! Que vuol fare ?
Giuseppe a toujours été écrasé par la personnalité de son père. Tout petit déjà envieux de son frère, de tout, il ne supportait pas que son père m'aime, encore moins que je le lui rende. Notre malaise ne pouvait pas lui échapper. C'est parce qu'elle trompe papa, raconta-t-il à son frère Rodolfo. Si, signor Avec Vittorio. Qu'il avait d'ailleurs surpris une scène entre eux. La fameuse visite médicale.., bref ! Tout était toujours noir avec lui. Alors, pensez ! Quand la fortune est sortie, pas d'un puits comme la vérité, mais d'un placard : " Pour ma femme Domenica, si je venais à disparaître ! " pour Giuseppe, c'était la vérité ! Qui avait intérêt à faire disparaître son père ?
- Et il vous a accusée publiquement ?
- Non. Pas publiquement. La petite enquête s'est passée à huis clos. Grâce à Rodolfo qui, lui, a Dio piace, ne me déteste pas. Il a dit à son frère que le linge sale se lavait en famille, mais qu'il n'était ni sale ni rougi par le sang comme il le disait. C'est toi qui salis tout ce que
tu touches! Tu es immonde ! Une dispute féroce. Après les insultes, les coups. Giuseppe ne les aime pas. Il n'a plus touché au linge. Mais depuis, les deux frères sont fâchés à mort.
- C'est lamentable...
- Lamentable. Et ce n'est pas tout. Vittorio, le seul homme avec qui j'aurais pu je ne dis pas " refaire ma vie ", mais avoir un " ménage " cette fois, mis en cause lui aussi par Giuseppe, quitta Ancona de peur de me nuire, il poverino. Ecco. Je crois que tout y est. Vous comprenez maintenant pourquoi la dolce vita ?


Le pèlerinage s'achevait dans la désolation. A quoi donc s'attendait Salvage ? Et devrais-je lui rendre la cassette, où il ne retrouverait la voix de son épouse italienne que pour apprendre sa détresse ?
Je fus un instant plus près d'elle que de lui. Mais toujours embarrassé pour trouver les mots qu'il aurait fallu.
- Oui... Le sort a été pour vous, madame, d'une exceptionnelle cruauté...
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle resta songeuse, lointaine, détachée. Les effets du cognac avaient disparu. Sa voix prit une nouvelle résonance, d'une profondeur inattendue.


- Disons que je n'ai pas eu celui de tout le monde... Et que les choses qui vous arrivent dans la vie se paient comme les marchandises, selon leur rareté. Un Lucchino, ça valait cher ! Carissimo ! Je l'ai payé un prix exorbitant, bene ! Mais je l'ai gardé vingt-deux ans. Vingt-deux ans avec Lucchino valaient toutes les noces d'or avec d'autres. Tous ces autres qui après lui paraissent si fades, si insipides ! (Sa noblesse se révélait.)

C'est pour ça... Je ne voudrais pas que vous croyiez que je lui en veux…Il a eu raison de partir sans explications,et après avoir détruit toutes les traces de son passage dans ma vie. Car les photos, c'est lui qui les a déchirées. Et les lettres. Et les papiers. Tout ce qui pouvait le rappeler. C'est même une des raisons qui m'ont fait croire qu'il n'était pas noyé. Quand on veut accumuler tant de signes de mort, c'est qu'on continue à être bien vivant... Mais pour d'autres. - Non, je ne lui en veux pas.

Partir, c'était le seul moyen de faire partir ma peur aussi... Il m'a laissé de quoi vivre, et dans le luxe. Mais le luxe, ce n'est pas en me laissant de l'argent qu'il me l'a donné. C'est en me laissant son mystère.
Subsistait en moi cette curiosité qui me tenaillait. Plus embarrassé que jamais dans les mots, je hasardais :
- Mais... cet immobilisme dans l'âge, cette stagnation...?
- Cette jeunesse, dites le mot.
- Vous vous en donnez bien une explication. Laquelle ?

- M'en avait-il donné une, lui ? Et s'en était-il trouvé une à ses propres yeux ? Non, sans doute. Alors ? Vous ne croyez pas aux mystères, vous, cher monsieur. Ne sommes-nous pas tous enfermés dans le mystère, à jamais, pourquoi n'arriverait-il pas qu'un mystère soit enfermé dans un seul d'entre nous ? L'explication ? Dieu sait si j'en ai cherché une. Tous les jours un peu plus. Mais quand il était là. Après, non . De moins en moins. Même quand j'ai compris pourquoi, avant Ancona, nous changions souvent de ville. Pour le métier, disait-il. Non ! Il bougeait pour que les gens ne s'aperçoivent pas qu'il ne bougeait pas. On n'a pas le choix, monsieur. Oui, Lucchino était ou un mystère, ou un monstre. Et si quelqu'un, quel qu'il soit, aussi bien vous, venait me proposer une explication que je comprendrais, je la repousserais, comme un croyant défend les mystères de sa foi qu'il ne comprend pas.

Vous me direz que j'ai fini par diviniser Lucchino ? Possibile. Mais pas comme un dieu en stuc entre des cierges. J'aurais été, vous voyez, comme ces dames de l'Antiquité, élues pour leur beauté, qui ne se doutaient pas que leur amant, sous les formes baroques qu'il prenait, n'était autre que Jupiter.
Elle rayonnait, sublime avec simplicité. Où était l'ivrognesse de tout à l'heure ?
- J'admire, madame, qu'il ne soit resté chez vous aucune trace de ressentiment à l'égard de Lucchino. Mais croyez-vous qu'il serait heureux de voir... la dolce vita ?
- Non, c'est vrai. Je viens de le comprendre, grâce à vous, monsieur, qui l'avez fait revivre. J'ai eu honte devant vous, comme si j'étais devant lui. Si un jour, monsieur, vous revoyez Lucchino... Ne dites pas non... Avec lui, qui lo sa ?
- Dites toujours. Qui lo sa, en effet.
- Vous lui répéterez tout ce que je vous ai dit.
- Oui, madame.
- Vous lui direz aussi que la dolce vita... finito ! (On sonna à l'entrée.) Qui é ? demanda-t-elle. Sono io ! répondit une voix d'homme. ( Elle revint à moi, et reprit, plus bas et plus rapide.) J'étais d'autant plus impardonnable que je faisais de la peine à quelqu'un qui ne le méritait pas. Qui méritait aussi que je vous parle davantage de lui. Parce que grâce à lui je n'ai pas tout à fait perdu Lucchino, dites-le-lui bien. (Elle ouvrit en disant.) Entra, caro. (Ce fut un nouveau choc. C'était Ludovic Salvage. En chair et en os, cette fois. )
- Mon fils, Rodolfo.
- Rodolfo, je te présente quelqu'un qui a bien connu ton père… Un parent éloigné… mais très proche… Monsieur… Monsieur comment, déjà ?
- Je crus qu'elle allait dire mon vrai nom.
- G… Portal.
- Monsieur Portal.


F I N    D E   L A   C A S S E T T E   N° III bis

( à suivre )

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