N'ayant pas eu de famille, je lui en tiens lieu à moi seule. Ceci n'enlève rien à sa tendresse, ni à la ferveur qu'il me témoigne en tant que femme. Je vous ai parlé de ses foucades paradoxales. Mais tout est paradoxe en lui. Ludo est à la fois solide et mouvant. Brillant et sombre. Ouvert et dissimulé. Enthousiaste un jour avec ses enfants, s'en détournant subitement un autre comme s'il les reniait. Rien pourtant de cyclothymique. Egalité d'humeur... et d'humour. Mais toujours avec une trace d'on ne sait quelle nostalgie. Quelque chose, je vous dis, que je n'arrive pas à définir.., comme un reflet lointain et flou dans son regard - ce regard que personne
n'arrive à sonder
- et qu'il s'empresse de chasser d'un grand éclat de rire s'il se voit
observé...
«Il m'apporte tous les gages de sécurité.., et pourtant
je m'attends toujours à le perdre.
«Il est incapable de la moindre vilenie à mon égard et pourtant
je suis sur le qui-vive... Et finalement, je dois me cabrer pour ne pas céder
à un sentiment de... c'est stupide à dire... (Moi : Dites ! )...
de peur.»
Elle baissa les yeux, comme honteuse de son aveu.
- Peur qu'il ne soit pas tout à fait l'homme que je connais et que j'aime
L'impression
que c'est à un autre que j'ai affaire...
Je fis un effort pour lui demander pourquoi elle ne lui avait jamais avoué
cette peur ?
- Je ne pouvais le faire sans remettre sur le tapis ce qui est à l'origine
de ce malaise : son enfance.
Toucher à son
passé, c'était raviver ses complexes. Il ne s'en irritait pas,
mais éludait, ironisant " Je n'ai pas de passé... Je suis
l'homme du présent... De tous les présents... Pourquoi me poser
des questions ? C'est simple je suis né avec toi. "
Mais sous la boutade, je sentais plus qu'un agace-ment, une blessure.
Et nous vivons ainsi côte à côte, lui comme s'il cachait
sous ses sourires un secret inavouable, moi cachant sous les miens la peur de
le découvrir.
Seul aurait peut-être pu l'interroger un ami. Pas n'importe lequel. L'ami
d'enfance. Que tout un chacun possède. Pas lui. Et pour cause.
Sa voix se fit suppliante, sans perdre de sa dignité.
- C'est pourquoi j'ai pensé à vous, monsieur... Pour les raisons
que je vous ai dites... et aussi parce que j'ai remarqué un changement
en lui depuis qu'il vous connaît... pardonnez-moi si je vous crois l'homme
capable, en le délivrant de son secret, de me délivrer, moi, de
ma peur...