Au Quai d '' Orsay, dont l'attention avait été attirée sur les services précieux qu'il pouvait rendre, et qui lui avait offert une mission prestigieuse, il avait répondu par un refus, sec et sans appel.
Comme si d'être placé en trop pleine lumière l'épouvantait. Il exécrait le vedettisme.

Le grand mal de l'époque, disait-il, dû selon lui à un besoin d'exhibitionnisme, auquel l'individu est poussé pour se détacher d'une masse devenue trop engluante. La recherche d'une identité... cette formule à la mode, vraie ritournelle, le faisait ricaner... Son identité, lui, il ne la trouvait qu'en se fondant à la masse !
- Ludovic n'est heureux que s'il passe inaperçu, conclut-elle.

Elle se tut, cherchant dans mon regard des signes d'intérêt. Les y trouvant, et au-delà, est-il besoin de le dire ?
Craignant de trahir ma contenance, je lui déclarai à quel point sa confiance me touchait. Que si je me trouvais là, c'était que j'avais été sensible moi aussi à l'exceptionnelle personnalité de Ludovic Salvage, tout en la sentant en effet entravée par de puissants complexes. L'enquêteur camouflé ne devait pas empêcher le confident de répondre à la sincérité par la sincérité. Et je lui dis avec un certain émoi combien je comprenais sa préoccupation.
Cette effusion appela la sienne. De la confidence, Kathleen Salvage passa à la confession.
- La psychologue vous a parlé... Je vois, professeur, que la femme peut aussi le faire...
Un œil sur la porte, condensant sa pensée, son mari pouvait survenir, elle me dit
- Ce n'est pas tout... Cette... panique, il faut bien l'appeler ainsi, devant le succès, il n'y a pas que ça...

Sans rien perdre de sa fermeté, sa voix avait changé. Cette voix de Kathleen Salvage sourde, voilée, un peu tremblante, je l'entends encore aujourd'hui comme si une cassette me la restituait. Comme la cassette le ferait, je la reproduis ici mot par mot.

- Il y a, chez Ludovic, autre chose... quelque chose qui échappe à l'analyse .Quoi ? Je suis
incapable de le dire ." Nous sommes mariés depuis huit ans. Mais c'est comme d'hier. C'est parce que je l'aime sans doute que je ne le vois pas changer. Unis, à l'abri des griefs conventionnels. Liés en outre par nos enfants.

En fait, nous nous voyons peu. Le métier... Et les cent activités auxquelles se livre Ludo, avec frénésie. Comme s'il cherchait à s'étourdir. Ce qu'il aime retrouver à la maison, je vous l'ai dit, c'est la mère, celle de ses enfants et la sienne, la sœur, avec qui parler, et l'épouse, pour la façade.