Ludovic Salvage, s'il était vraiment le phénomène qu'il prétendait, faisait plus que déranger le professeur Garel. Le savant voulait bien être un précurseur pas un apprenti sorcier.
Nous voulons bien prévoir le choc final des planètes dans l'espace, mais pas qu'on nous prive de celui que nous occupons sur la nôtre.
Mais peut-être, plus que tout et au-delà du raisonnement, avaient plaidé en sa faveur ses yeux.

Cet indéfinissable, incommunicable regard d'outre-siècles.
Que Ludovic Salvage possédât un pouvoir hors du commun, un magnétisme immanent éloigné de toute pose, c'était aussi indéniable, et le savant devait l'accepter comme un élément contrôlable, on pourra en juger par la suite, et non comme un frisson.
Au sortir de mes réflexions, je décidai donc d'accepter le déjeuner avec Mme Salvage. Est-ce à dire que j'adop-tais finalement le " phénoménat " de Salvage ?
Non. Mais là encore il avait dit vrai si, après avoir réclamé des preuves, je les fuyais, c'était montrer plus de doute à mon égard qu'au sien.
Dernière raison, pas la moindre la curiosité.
Soyons franc jusqu'au bout la curiosité - démangeaison naturelle à tout homme, mêlée à celle, motivée, du chercheur.
La finalité du chercheur est implacable.
Des mycologues forcenés mangent des champignons vénéneux sachant qu'ils le sont, endurant les douleurs de l'empoisonnement, pour mieux en juger.
Tout savant, comme au poker, paie " pour voir ".
Je proposais donc une date, assez rapprochée, à Ludovic Salvage, qui l'accepta, sans aucune nuance de triom-phe, en me remerciant même.

En me recommandant aussi une extrême prudence dans mes questions à sa femme, me répétant " N'oubliez pas, professeur. Vous êtes le seul ! "Les Salvage habitaient, à Neuilly, un luxueux rez-de-chaussée à terrasse et jardinet, dans un immeuble moderne, avec leurs deux enfants, une fillette et un garçonnet de six et sept ans, qu'ils avaient confiés à des amis, le jour du déjeuner, afin que nous soyons seuls tous les trois.

On ne trouvera pas de cassette sur ce déjeuner et l'entretien que j'eus avec Mme Salvage. Pour la bonne raison que je n'avais pas fait suivre mon magnétophone. Malgré ma connivence avec Salvage, qui l'aurait compris, lui, comment aurais-je pu faire ma petite installation en passant inaperçu de sa femme ?