Je me débarrassai donc de mon assistant, prétextant que le visiteur - un visionnaire de plus, dis-je négli-gemment - m'avait fait perdre assez de temps comme ça. Que j'avais à travailler.

Borelli, toujours discret, n'insista pas et me laissa.

Seul, oui. Au sortir de toute controverse avec un confrère, où j'ai eu à combattre ses contradictions tout en me débattant avec les miennes,j'éprouve impérieusement la nécessité de m'enfermer seul et de faire le point. Sans passion, cette fois, et à l'abri des feintes oratoires. Passant à l'éprouvette idées et sentiments. M'efforçant de séparer le réel de l'illusoire. L'empirique du rationnel.

Une première constatation aujourd'hui s'imposait Ludovic Salvage m'avait dominé. De A à Z. Moi, faussement indifférent derrière mes papiers, je l'avais reçu en position de repli, de camouflage, de fuite.
Lui, calmement tendu derrière ses lunettes, m'avait aussitôt démasqué, m'acculant chaque fois un peu plus dans mes retranchements.

Plus j'ai réentendu par la suite cette première cassette, plus j'ai pu mesurer mon écrasement. Car, enfin, le professeur Garel, après avoir vaticiné au nom de l'imagination, et au défi de la science pure, s'était mis, dans une brusque volte-face, à nier et à se dédire, au nom de la science et voyant le défi, maintenant, dans l'imagination.

Contradiction, je ne pouvais le nier. Et je ne pouvais pas davantage nier qu'au cours du dialogue l'accent de la vérité, avait été du côté de l'imposteur, et pas du savant. Quand je disais que sa radiographie m'avait laissé indifférent, que j'avais conclu à un polype, que son pouls n'entamait pas ma conviction, c'est moi qui mentais.

Et Salvage qui disait vrai : Oui, la radio m'avait obsédé. Oui, j'avais tout de suite pensé à la glande Alpha. Oui, j'aurais dû exulter, triompher, et même serrer dans mes bras cet homme fabuleux comme un trophée. Et qui m'en avait empêché ? Quel sentiment m'avait paralysé ? La peur. C'est encore lui qui disait vrai.