Il faut qu'on sache une chose : le magnétophone est pour moi un précieux instrument de travail. Dans mes échanges d'idées, tant avec mon assistant qu'avec d'autres collaborateurs, et même parfois avec certains confrères, j'ai recours à ce fixateur fidèle qui vous restitue à la demande les pensées dans leur jaillissement premier. Ou qui vous apporte un témoignage, le cas échéant. Le magnétophone que j'utilise, de modèle réduit, passant au besoin inaperçu de l’interlocuteur, est toujours là sur ma table, avec une cassette vierge, prêt à graver la conversation.

On peut donc penser qu'avant que Borelli n' introduise le visiteur tant attendu, je mis l'appareil en marche.
Ludovic Salvage entra.
Ou plutôt s'arrêta sur le seuil, me faisant comprendre qu'il souhaitait que nous soyons seuls. D'un geste, je congédiai Borelli, qui ne sortit qu'à regret.

Il me faut encore parler de moi dans ce rapport, mais c'est afin que mes lecteurs puissent avoir une juste appréciation des faits, et accorder à mes impressions le crédit qu'elles méritent.
En dépit de mes propos de Bruxelles, et quelques autres foucades, je suis considéré comme un chercheur rationaliste. A juste titre. J'ai toujours été un expérimentateur, dans la pure lignée de Claude Bernard. Dénué de tout mysticisme, éloigné de toute parapsychologie. Je ne puis pas être suspecté de complaisance pour l'irrationnel, l'ésotérisme ou le fantastique.

Or, le premier contact avec Ludovic Salvage m'ébranla, profondément, bizarrement, désagréablement.
C'était comme si, m'étant mû jusqu'alors dans un élément connu et contrôlable, il allait falloir désormais me mouvoir dans un autre, entouré de brouillard.

Ou comme si mon esprit, conformément à mes propres idées sur les mutations en germe, se mettait en marche lui vers une imprévisible mutation.

Qu'avait donc cet homme, apparu devant moi dans le cadre de ma porte ? A première vue, rien. Vraiment rien qui le distinguât des autres hommes.