Les jours qui suivirent comptent pour moi parmi les plus odieux que j'aurai vécus.
Le cliché, phénoménal au sens littéral du mot, ne me laissait pas de répit.

Je revenais sans cesse à lui, variant les éclairages pour mieux le scruter.
Je l'épluchais, je le décortiquais, faisant cent suppositions, les rejetant, les reprenant.
Le moins étonnant n'était pas notre attitude, celle de Borelli et la mienne, l'un vis-à-vis de l'autre. Cette tacite consigne du silence qui s'était d'emblée établie entre nous continuait.

Comme si un tabou avait frappé l'invraisemblable radiographie. Je feignais pour ma part d'avoir classé l’incident.

Mais Borelli n'était pas dupe. Rongé de son côté par la même obsession, il donnait le change aussi, feignant, lui, de minimiser la chose. Mais je n'étais pas dupe non plus. Je savais quel sentiment lui cousait les lèvres, le même que moi : la peur.
J'entrais insensiblement dans le roman, un roman fantastique qui mélangeait les deux genres : la fiction et le policier.

Car l'attitude incohérente de ce Ludovic Salvage ajoutait à l'insolite de sa radiographie : cet étrange visiteur qui insiste pour me voir mais s'éclipse ; cette radio monstrueuse qu'il m'envoie, mais avec un faux téléphone.
Qui était cet homme, qui voulait à la fois me voir et me fuir ? Me soumettre son cas et ne pas le savoir ?
Je pensais pourtant qu' il finirait par vaincre ses contradictions, et qu'il céderait à l'envie de me rencontrer.
Je ne me trompais pas.
" Il est là ! " me lança un jour Borelli, le souffle court.

Je n'eus pas besoin de lui demander qui était " IL ".

Je savais que c'était Ludovic Salvage.